mercredi 6 décembre 2017

La fête au bouc ★★★★☆ de Mario Vargas Llosa

«Le peuple célèbre 
en grand enthousiasme 
la fête au Bouc 
le trente du mois de mai» 
On a tué le Bouc 
Merengue dominicain

Le Bouc, le «Chef», le «Père de la Nouvelle Patrie»...un monstre adulé, applaudi, mythifié ... l'instaurateur d'un régime dictatorial, bâti sur la corruption de certains hommes capables du pire pour garder leurs privilèges, pour garder la vie aussi «tout simplement». Est-ce inconcevable de vouloir rester en vie ? Exister ? De ne pas vouloir «sentir le froid» ? Mario Vargas Llosa réussit un tour de force en nous démontrant comment un homme, en usant de ces atouts de séducteur, de charmeur parvient à gagner les faveurs de la majorité d'un peuple, car c'est de cela dont il s'agit,Trujillo a été appelé et aimé par cette majorité, comme bien des dictateurs avant et après lui, a pu instaurer la terreur, et ainsi à soumettre tout un peuple aux ordres, et cela va de soi, nécessairement, à le soumettre à l'insoutenable. Trujillo a régné pendant plus de trente ans, a asservi, assassiné, torturé, poussé au suicide tant d'êtres humains...
«Comment était-ce possible, papa ? Qu'un homme comme Froilan Arala, cultivé, expérimenté, intelligent, en vienne à accepter ça. Qu'est-ce qu'il leur faisait ? Qu'est-ce qu'il leur donnait , pour transformer don Froilan, Chirinos, Manuel Alfonso, toi, tous ses bras droits et gauches, en chiffes molles ?»
Le roman est construit autour de trois récits, celui de l'assassinat de Trujillo, celui de ses derniers jours et celui, ô combien émouvant, d'une jeune fille Urania, fille d'un haut dignitaire du régime, qui revient à Saint Domingue, pour régler en quelque sorte ses comptes devant son père, alité et malade, qui assiste, impuissant, aux déballages des souvenirs, atroces pour la plupart, des ressentiments de sa fille, de ses meurtrissures, et nous livrer, à nous-lecteurs, un témoignage violent de ce qu'a pu être la vie sous la dictature de Trujillo pour une jeune fille, pour les familles, pour tout un peuple.
«Sais-tu pourquoi je n'ai jamais pu te pardonner ? Parce qu tu ne l'as jamais vraiment regretté. Après avoir servi le Chef durant tant d'années, tu avais perdu tout scrupules, toute sensibilité, toute trace de rectitude. A l'image de tes collègues. Et peut-être du pays entier. Était-ce la condition sine qua non pour se maintenir au pouvoir sans mourir de dégoût ? Perdre son âme, devenir un monstre comme ton Chef. Rester impassible et content...»
L'entame de cette lecture nécessite un peu de concentration pour comprendre la structure et s'imprégner des événements qui se déroulent sous nos yeux. L'auteur usent de nombreux flashbacks.
J'ai noté quelques erreurs de traduction et d'orthographe, qui n'enlèvent rien à la qualité de ce grand roman.
A lire, nécessairement.

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«Le chef a trouvé au départ un petit pays ravagé par la guerre des chefs, sans loi ni ordre, appauvri, qui perdait son identité envahi par ses voisins affamés et féroces. Traversant à gué le fleuve Masacre, ils venaient voler biens, animaux, maisons, ôtaient le pain de la bouche de nos ouvriers agricoles, pervertissaient notre religion catholique avec leur diabolique sorcellerie, violaient nos femmes, adultéraient notre culture, notre langue et les coutumes occidentales et hispaniques en nous imposant les leurs, africaines et barbares. Le Chef a coupé le nœud gordien : «Ça suffit !» Aux grands maux, les grands remèdes ! Non seulement il justifiait ce massacre d'Haïtiens de 1937, mais il le tenait pour un haut fait d'armes du régime. Cela n'a-t-il pas empêché la république de se prostituer une seconde fois dans son histoire à ce voisin rapace ? Qu'importe la mort de cinq, dix, vingt mille Haïtiens s'il s'agit de sauver un peuple ?
La maisonnette de la rue César Nicolas Penson, au coin de la rue Galvan, ne recevra plus de visiteurs dans ce vestibule d'entrée toujours orné de la statuette de la Vierge d'Altagracia avec cette plaque de bronze ostentatoire : «Dans cette demeure Trujillo est le Chef». Où l'as-tu remisée, cette preuve de loyauté ? L'as-tu jetée à la mer comme les milliers de Dominicains qui l'avaient achetée et suspendue à l'endroit le plus visible de la maison, pour que personne ne puisse douter de leur fidélité au Chef, et qui, lorsque le charme n'opéra plus, voulurent en effacer la trace, honteux de ce qu'elle représentait: leur lâcheté. Je parie que tu l'as fait disparaître toi aussi, papa.
C'était quelque chose de plus subtil et indéfinissable que la peur : cette paralysie, l'endormissement de la volonté, de la raison et du libre arbitre que ce personnage ridiculement tiré à quatre épingles, à la voix de fausset et aux yeux d'hypnotiseur, exerçait sur les Dominicains pauvres ou riches, cultivés ou incultes, amis ou ennemis, c'est bien cela qui l'avait retenu là, muet, passif, à écouter ces mensonges, spectateur solitaire de cette comédie, incapable de traduire en actes sa volonté de sauter sur lui pour en finir avec le cauchemar que vivait son pays. 
C'était peut-être vrai qu'en raison des désastreux gouvernements qui avaient suivi, beaucoup de Dominicains avaient maintenant la nostalgie de Trujillo. En oubliant les abus, les assassinats, la corruption, l'espionnage, l'isolement, la peur : l'horreur devenue un mythe.«Tout le monde avait du travail et il n'y avait pas toute cette criminalité.»
- Cette criminalité existait bel et bien papa, dit-elle en cherchant le regard de l'invalide qui se met à ciller. Il n'y avait pas autant de voleurs à entrer dans les maisons, ni tant d'agressions dans les rues, pour arracher sacs, montres ou colliers aux passants. Mais les gens étaient tués, frappés, torturés ou disparaissaient. Même ceux qui étaient le plus acquis au régime. Tiens, le fils par exemple, le beau Ramfis, que de crimes a-t-il commis ! Et comme tu tremblais qu'il ne pose les yeux sur moi !»

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Quatrième de couverture

Que vient chercher à Saint-Domingue cette jeune avocate new-yorkaise après tant d'années d'absence ? Les questions qu'Urania Cabral doit poser à son père mourant nous projettent dans le labyrinthe de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, au moment charnière de l'attentat qui lui coûta la vie en 1961. Dans des pages inoubliables - et qui comptent parmi les plus justes que l'auteur nous ait offertes -, le roman met en scène le destin d'un peuple soumis à la terreur et l'héroïsme de quatre jeunes conjurés qui tentent l'impossible : le tyrannicide. Leur geste, longuement mûri, prend peu à peu tout son sens à mesure que nous découvrons les coulisses du pouvoir : la vie quotidienne d'un homme hanté par un rêve obscur et dont l'ambition la plus profonde est de faire de son pays le miroir fidèle de sa folie.
Jamais, depuis Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa n'avait poussé si loin la radiographie d'une société de corruption et de turpitude. Son portrait de la dictature de Trujillo, gravé comme une eau-forte, apparaît, au-delà des contingences dominicaines, comme celui de toutes les tyrannies - ou, comme il aime à le dire, de toutes les «satrapies». Exemplaire à plus d'un titre, passionnant de surcroît, La fête au Bouc est sans conteste l'une des œuvres maîtresses du grand romancier péruvien.

Editions Gallimard, avril 2002
604 pages
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan


Mario Vargas Llosa (Arequipa, 1936) est l'auteur de Conversation à «La Cathédrale» (1973), de La tante Julia et le scribouillard (1980), de La guerre de la fin du monde (1983) et des Cahiers de don Rigoberto (1998), parmi la vingtaine d’œuvres à son actif qui ont fait sa réputation internationale. Il est aussi l'essayiste lucide et polémique d'Un barbare chez les civilisés (1998) et de L'utopie archaïque (1999). 
Il est lauréat du prix Nobel de littérature 2010 «pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec».

jeudi 2 novembre 2017

Le triomphe de Thomas Zins ★★★★☆ de Matthieu Jung

Une belle découverte pour moi et pour laquelle je remercie vivement les éditions Anne Carrière et Babelio Masse critique. Un moment de lecture assez troublant, parfois déroutant, assurément très dense, une plongée réelle et vertigineuse, dans la France des années 1980, de l'ère Mitterrand, dans une société qui broie les singularités.

Un pavé de 750 pages (un peu long et fastidieux, peut-être aurait-il mérité d'être raccourci quelque peu) que j'ai dévoré, les pages se tournent très facilement, et il a été impossible pour moi de fausser compagnie à Thomas Zins, le héros, l' anti-héros surtout de cet opus ô combien intrigant. 

Ah cette période déstabilisante et inconstante de l'adolescence, empreinte d’ambiguïté (à l'instar de Thomas, personnage tendre et insensible, fragile et solide à la fois), de doutes comme de rêves, d'interrogations, une période d'initiation, de construction ... dans la rupture parfois, et les désillusions; elle en a fait couler de l'encre. Se révéler aux autres, à soi-même, avec ses différences, ses propres désirs et aspirations, et s'assumer tel que l'on est, ouvertement, et ainsi prendre le pouvoir sur sa propre vie, même si elle se révèle être aux antipodes des standards de la société et d'autrui...Un challenge déjà pas évident à relever à l'âge adulte, alors en pleine puberté, une mission difficile, voire impossible ... pour Thomas Zins. 
«Ils sont là à nous casser les couilles avec leurs droits de l'homme et tutti quanti, mais la vérité c'est qu'un être humain, suffit de le faire souffrir suffisamment fort et suffisamment longtemps pour le transformer en une gentille petite chiffe molle bien obéissante. On peut tuer quelqu'un rien qu'en lui parlant. Quelqu'un à qui tu répètes à longueur de temps quelque chose qu'il ne parvient pas à supporter, s'il n'entend plus jamais nulle part dire le contraire, au bout d'un moment il meurt. Soit il se suicide, soit il tombe malade et il meurt.»
Le triomphe de Thomas Zins est un roman d'apprentissage original, aux notes sombres, que je qualifierais davantage de roman de dés-apprentissage ! Car sans vouloir trop en dire, c'est bien d'une descente aux enfers dont le lecteur se rend témoin en tournant les pages de ce roman.

L'écriture de Matthieu Jung est captivante, riche, très recherchée, le vocabulaire des adolescents de l'époque côtoie un langage parfois très soutenu (morigéner, puînée...un vocabulaire que l'on n'emploie pas tous les jours !), et les portraits des protagonistes sont saisissants.

J'ai aimé les passages que Matthieu Jung insère dans son récit, qui évoquent Tchernobyl ou encore Hiroshima (évoqué dans un très court et édifiant passage ) ou qui relatent certains pans de la vie du grand-père et du père de Thomas Zins, nous donnant notamment des détails très intéressants sur la Guerre d'Indochine et les conflits qui ont impliqué la France, et sur le retour malheureux en France des soldats impliqués dans ces conflits, traités en paria et traînés aux gémonies.
«Un zéro, broyé sans recours par l'Histoire. Dans les manuels scolaires, prévaudrait désormais la version des faits succincte et manichéenne forgée par les gaullistes : pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Indochine était un repaie de colons véreux (tautologie) et de pétainistes veules (pléonasme). Dans cette atmosphère méphitique, la graine de héros germait mal.»
Je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous ce bouleversant passage sur Hiroshima, qui m'a profondément chamboulée et émue aux larmes :
«Si Enola Gay n'avait pas largué «Little Boy», papa serait mort. [...] «S'il n'y avait pas eu Hiroshima, nous ne serions jamais revenus d'Indochine.» Les Japs auraient exterminé les Blancs, jusqu'au dernier. Ou bien ils auraient laissé les Viets fanatiques exécutés la besogne. La cité Herault, à grande échelle. Dans la marmite bouillante, la marmaille. [...] Si plusieurs dizaines de milliers d'êtres humains n'avaient pas été pulvérisés en quelques secondes, les 6 et 9 août 1945, si des innocents n'avaient pas vu leur peau fondre comme un plastique surchauffé puis se décoller de leur chair en lambeaux noirâtres, si les rescapés n'avaient pas agonisé durant des semaines, rien n'existerait de ce qui est aujourd'hui. Dans les visages de ceux qui n'étaient pas morts sur le coup, les orbites elles-mêmes avaient disparu. En lieu et place des narines et de la bouche, ne subsistaient plus que trois orifices informes, par où circulaient d'ultimes, d'atroces souffrances.Quelle cause mérite-t-elle que tant de martyrs éprouvent ces indescriptibles souffrances ? Imagine que cinquante méduses t'injectent simultanément leur venin. Ou bien pose trois secondes sur ton vente la semelle d'un fer à repasser réglé à pleine puissance. A lors tu sauras à quel prix tu as payé ta vie et à quels procédés, pour se perpétuer, l'humanité recourt.»
Ces courts chapitres, imbriqués dans le récit, n'ont pas de réel lien avec la trame, mais ils n’enlèvent rien à la qualité de cet opus, je dirais même qu'ils ajoutent de la substance et de la profondeur à ce roman. Assurément, un roman d'une grande qualité. Thomas Zins, un être insaisissable ... saisissant, qui ne va me quitter de si tôt ! A découvrir !


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«L'acné juvénile, une taille inférieure de presque dix centimètres à la moyenne nationale, zéro roulage de pelle au compteur et un dépucelage inenvisageable pour cause d'atrophie zobienne auraient démoli n'importe qui, surtout si on ajoute à ces tares un zozotement, des jambes arquées et des cheveux si noirs qu'en cinquième Noëlle Gaudel traitait Thomas de Portugais!Seulement un dur à cuir comme Zins ne s'avoue pas vaincu devant l'adversité. Il rame fort contre le courant pour quitter la mauvaise passe.
Cet entêtement, chez les prolétaires, à confondre miches et nichons, à cause de l'assonance de ces deux noms communs...La simple lecture d'un San Antonio permet pourtant de vérifier que «miches» ne signifient pas «seins» mais «fesses»!
Il n'avait plus autant reniflé depuis la quatrième, le jour où le père Goriot a rendu l'âme à la pension Vauquer sans avoir embrassé un dernière fois ses filles, drame à la suite duquel Thomas Zins a résolu d'abandonner la carrière de footballeur professionnel pour devenir écrivain. Oui, Honoré de Balzac a convaincu le collégien que rien désormais sur terre ne lui procurerait plus de joie que d'agencer des mots en phrases, et des phrases en chapitres, et des chapitres en romans, afin de provoquer émotions violentes et méditations fécondes chez ses «frères humains».
Alors, insurgé sans émeute, diplômé en solitude, encerclé de boudins, l'atrophié zobien Thomas Zin a choisi l'exil.
Ce que sa mère peut énerver Thomas, parfois...Elle et ses amies fustigent sans arrêt les bonshommes, n'empêche qu'à l'heure d'aller se faire trouer la peau sur le champ de bataille, elles ne se bousculeront pas au portillon. Jusqu'à preuve du contraire, les cimetières militaires ne sont pas peuplées de femmes. Ce ne sont pas des poilues qui reposent, anonymes, sous les milliers de croix blanches alignées dans la campagne meusienne. Il est certes affreux de perdre un fils ou un mari ou un frère, mais quand on est une mère éplorée ou une veuve éplorée ou une sœur éplorée la vie continue, alors que quand on est mort, on est mort.[...] Quelle perspective atroce, de mourir à la fleur de l'âge, sans avoir connu l'amour !
Les battements de son coeur s'accélèrent. Il transpire, maintenant ! Il va puer le fauve, à ce train-là. Qu'est-ce que tu veux, bon sang ? C'est satisfaisant, peut-être de te tripoter ta nouille chinoise avant de t'endormir en ressassant les occasions manquées de la journée ? Tu l'aimes, ta vie ? Que préfères-tu ? Rester un éternel adolescent qui se réfugie dans l'imaginaire ou te colleter à la réalité pour infléchir le cours des événements ? Après l'enterrement du père Goriot, est-ce que Rastignac rentre pleurnicher à la pension Vauquer ? Non. En contemplant Paris du sommet d'une colline, il déclare : «À nous deux maintenant !»
- Ah ! socialiste ! Tu veux que je te dise ? Ton Mitterrand, c'est un sâpré salopard. Il nous a fait de belles promesses pour se faire élire, et maintenant, à Pompey, à Neuves-Maisons, il veut nous fermer les aciéries. Mais pas question, pas question. On le laissera pas faire, à la C.G.T.Comment reprocher son égarement idéologique à ce brave mais inculte prolétaire, dont les œillères du stalinisme réduisent le champ de vision historique ? 
Avec l'amour, on guérit de tout.De tout.
Les bourgeois sont bourrés de défauts, d'accord, mais ils connaissent les bonnes manières. À peu près leur seule vertu, d'ailleurs, à ces vachards. Mamie, par exemple. L'exploitation ouvrière, elle s'en tamponne le coquillard, n'empêche qu'à table, si papa sauce son assiette avec un morceau de pain qu'il a planté au bout de sa fourchette, elle s'exclame : «Serge enfin! Où as-tu attrapé cette manie ? » Bientôt, au contact de cette grand-mère de compétition, Céline apprendra à son tour les règles de savoir-vivre.
Durand, un lieutenant homosexuel, s'est attiré les faveurs d'un officier japonais qui, contre paiements en nature, l'a autorisé à organiser un juteux marché noir de denrées alimentaires. Pour les brebis galeuses de cette engeance-là, la devise qui prévaut ici se résume à : «Chacun pour sa peau». L'infortune agit sur les âmes avec l'implacable efficacité d'un révélateur chimique.  
- Comment ça, tu ne te marieras jamais ?- Non, le mariage c'est pour les bourgeois.Quand mamie prend cet air pincé, là, ça signifie qu'elle est vexée, donc que son petit-fils a vidé juste. Bien fait. De temps en temps, elle traite maman de haut, bien lui faire comprendre que papa, l'aîné des enfants Zins, a commis une erreur en la choisissant pour épouse. Et pourquoi a-t-il commis une erreur ? Parce-que maman vient d'une classe inférieure et qu'elle ignore tout des codes sociaux requis. Elle dit ce qu'elle pense, notamment. Or tu ne sais jamais ce que pensent les bourgeois. Si tu commets une gaffe devant eux, ils ne t'en feront pas la remarque, mais ton impair sera noté dans le grand registre invisible qu'eux seuls compulsent et, jusqu'à ton dernier souffle, tu seras catalogué dans la catégorie de «plouc» ou «malotru», et tricard à jamais. 
Parcours magique quotidiennement renouvelé, bonheur de flâner dans les librairies d'occasion lorsque y règne le calme feutré qui précède la fermeture, joie de picorer quelques pages d'un livre au titre attirant, allégresse de dénicher un joyau signé Cavafy, Gripari ou Peyreffitte, bohème déclinante d'un Paris où, les uns après les autres, les cinémas d'art et d'essai et les librairies d'occasion ferment et sont rachetés par de cupides marchands du Temple qui viennent écouler leurs stocks de vêtements. D'ici la fin du mois, les guirlandes de Noël auront terminé de défigurer la ville.
Col roulé Benetton bleu ciel rentré dans son 501, ceinture Façonnable en tissu bleu marine traversé d'une bande rose pâle horizontale et cuir lisse marron foncé aux deux extrémités avec boucle arrondie dorée, mocassins Sebago bleu marine cousus main sur semelle cuir, achetés sept cent cinquante francs chez Caractère, Burlington bleu foncé à losanges blanc et bleu marine, liserés jaunes. En principe, il est paré.
Quand on est adolescent, on ne s'habille pas en fonction de ses goûts, on se contente d'imiter les autres afin d'éviter les bâches - un minimum de jugeote permet de le deviner.
Les doigts croisés derrière sa nuque, il s'applique à distinguer, sur l'écran sombre et infini qui a été déroulé au-dessus de lui, le graphisme étincelant des constellations.»

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Quatrième de couverture

Thomas Zins a quinze ans et il ambitionne de devenir enfin un homme. Le jour de son entrée en seconde, une aventure s’offre à lui, promesse d’un amour absolu, d’un amour de légende. Elle s’appelle Céline Schaller, elle a « de magnifiques yeux gris-bleu, soulignés d’un trait de maquillage trop appuyé, qui donne à son visage quelque chose de vulgaire ». Au premier regard qu’elle pose sur lui, Thomas vibre de tout son être. Dans ce frisson, il puise l’énergie de déplacer les montagnes. Mais à peine a-t-il triomphé que le jeune conquérant fait l’amère expérience de l’insatisfaction. Il lui faut plus, il lui faut tout ! Prêt à vendre son âme à quiconque se propose de le guider dans sa quête de succès mondains et érotiques, il devient la proie de corrupteurs plus aguerris que lui. Mauroy, Fabius et Chirac se succèdent à Matignon. Renaud, Gainsbourg et les Rita Mitsouko occupent les premières places du « Top 50 ». Bernard Giraudeau, Gérard Lanvin et Valérie Kaprisky se partagent le haut des affiches de cinéma. Thomas Zins, pour sa part, passe les « années Mitterrand » à saccager son rêve. Moderne en diable par les dévoilements qu’il opère, le roman d’apprentissage que nous offre Matthieu Jung nous ramène aussi aux classiques du genre, puisque sa figure centrale est celle d’un grand héros romantique.

Editions Anne Carrière, août 2017
750 pages
Prix de la feuille d'or 2017 au Livre



Matthieu Jung est né à Nancy et vit à Paris. Il est l’auteur de Principe de précaution (Stock, 2009) et de Vous êtes nés à la bonne époque (Stock, 2011).




mercredi 1 novembre 2017

L'Art de perdre ★★★★★♥ de Alice Zeniter

«... entre ces poussières, comme une pâte, 
comme du plâtre qui se glisserait ans les fentes, 
comme les pièces d'argent que l'on fond sur la montagne 
pour servir de montures aux coraux parfois gros 
comme la paume, il y a les recherches menées par Naïma
 plus de soixante ans après le départ d'Algérie 
qui tentent de donner une forme, 
un ordre à ce qui n'en a pas, n'en a peut-être jamais eu.»
Naïma, petite fille de harkis, vit en France. Ses origines lui ont été tues, passées sous silence, le silence de la honte, de la peur, un silence que Naïma tentera de comprendre et de taire. 
Et c'est à coup de flash-backs, qu'Alice Zeniter nous fait découvrir l'histoire de cette famille, ce qui l'a poussée à fuir l'Algérie et amenée, en 62, à fouler le sol français. Alice Zeniter remet les pendules à l'heure avec l'Histoire de France, et rétablit, au travers de cette saga familiale sur trois générations, une vérité historique. 
Grâce à la littérature, l'Histoire s'exprime, grâce à la littérature, les silences, les zones d'ombre sont comblés, et elle nous permet, à nous lecteurs, de mieux comprendre l'Histoire, notre histoire passée et ses conséquences sur le présent, ses blessures. 
La Guerre d'Algérie est une période charnière de l'histoire contemporaine française, et pourtant, peu connue. Sauf erreur, elle n'était pas au programme des cours d'histoire du collège et lycée dans les années 90, ou en tout cas, si cette période l'était, je n'en garde aucun souvenir. Un sujet controversé, pour lequel les débats sont encore vifs, et qui ne s'intègre pas dans l'enjeu de mémoire... Pas évident, peut-être, d'évoquer la violence coloniale française, de mettre en lumière des événements jusque là censurés, occultés, niés. 
«Personne ici n'ignore ce qui s'abat quand la France se met en colère. L'autorité coloniale a veillé à ce que sa puissance punitive marque les mémoires. En mai 1945, lorsque la manifestation de Sétif a tourné au bain de sang, le général Duval - capable de mesurer son propre impact sur la population - a déclaré au gouvernement : je vous ai donné dix ans de paix. Au moment où la région du Constantinois sombrait dans le chaos et les cris, certains des hommes de l'Association défilaient sur les Champs-Elysées à grands éclats de cuivre. Sur la large avenue parisienne, ils paradaient, avançaient à pas rythmés, en héros de la patrie. Les femmes agitaient les mains et les mouchoirs. A Sétif, les corps troués étaient alignés sur les bords de route et comptés par l'armée française qui refuserait toujours d'en donner le nombre exact. Ils n'ont pas oublié. Sétif, c'est le nom d'un ogre terrifiant qui rôde, toujours trop proche, dans un manteau à l'odeur de poudre aux pans ensanglantés.»
Pas évident de dire la réalité coloniale...
Alice Zeniter, tout en profondeur, nuances et subtilités, avec empathie, délicatesse, force et courage aussi, et avec une exigence littéraire remarquable, nous donne une édifiante idée de cette réalité, et délivre un message fort. Nous portons en chacun de nous, une manière différente de penser et disposons, selon l'époque, le moment, à chaud, d'outils de penser différents qui nous amène à faire des choix, nos propres choix, pas toujours les bons, peut-être, et sans que l'on ait l'impression, parfois, de choisir ... un camp. 
«Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise. Peut-être, d'ailleurs, que l'on ne choisit jamais, ou bien moins que ce que l'on voudrait. Choisir son camp passe beaucoup de petites choses, des détails. On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant, c'est ce qui arrive. Le langage joue une part importante. Les combattants du FLN, par exemple, sont appelés tout à tout fellaghas et moudjahidines. Fellag, c'est le bandit de grand chemin, le coupeur de route, l'arpenteur des mauvaises voies, le casseur de têtes.Moudjahid, en revanche, c'est le soldat de la guerre sainte. Appeler ces hommes de fellaghas, ou des fellouzes, ou des fel, c'est - au détour d'un mot - les présenter comme des nuisances et estimer naturel de se défendre contre eux. Les qualifier de moudjahidines, c'est en faire des héros.»
Un très grand roman, toujours en lice pour le Goncourt, et qui mériterait de l'obtenir.
Un grand merci à Babelio, aux éditions Flammarion et à Alice Zeniter pour ce grand moment de lecture.


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«Une ancienne tradition kabyle veut que l'on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l'on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne, on interdit tout à fait de prononcer des nombres. Le jour où les Français sont venus recenser les habitants du village, ils se sont heurtés au silence des vieilles bouches : Combien d'enfants as-tu eu ? Combien sont restés vivre avec toi ? Combien, combien, combien... Les roumis ne comprennent pas que compter, c'est limiter le futur, c'est cracher au visage de Dieu.
Les garçons s'écartent aussitôt mais ne s'enfuient pas [...] Ils s'écartent tout simplement, parce que la présence d'un adulte rompt l'existence du cercle qui n'est un cercle que de garçons, tient par la magie de l'enfance et s'effondre quand les grands veulent l'approcher (parfois, cela serre le coeur d'Ali, parfois cela serrera le coeur de Hamid : cette frontière qu'on ne peut franchir qu'une fois, dans un seul sens).
Malgré le ressentiment, malgré les disputes, la famille opère comme un groupe uni qui n'a pas d'autre but qu celui de durer. Elle ne cherche pas le bonheur, à peine un tempo commun, et elle y parvient. Les saisons la rythment, les gestations des femmes ou celle des animaux, les cueillettes, les fêtes du village. Le groupe habite un temps cyclique, sans cesse répété, et ses différents membres accomplissent ensemble les boucles du temps. Ils sont comme les vêtements d'une même lessive qu'emporte le tambour de la machine à laver et qui finissent par ne plus former qu'une seule masse de textile qui tourne et tourne encore.
C'est ça une guerre d'indépendance : pour répondre à la violence d'une poignée de combattants de la liberté qui se sont généralement formés eux-mêmes, dans une cave, une grotte ou un bout de forêt, une armée de métier, étincelante de canons en tous genres, s'en va écraser des civils qui partaient en promenade.
Le mariage, c'est un ordre, une structure. L'amour, c'est toujours le chaos - même dans la joie. Il n'a rien d'étonnant à ce que les deux n'aillent pas de pair. Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on choisisse de construire sa famille, son foyer, sur une institution qui est durable, sur un contrat évident plutôt que sur le sable mouvant des sentiments.- L'amour, c'est bien, oui, dit Ali à son fils, c'est bon pour le coeur, ça fait vérifier qu'il est là. Mais c'est comme la saison, ça passe. Et après il fait froid.
Regardez bien tout ce qui se trouve autour de vous, fabriquez-vous des souvenirs de chaque branche, de chaque parcelle, car on ne sait pas ce qu'on va garder. Je voulais tout vous donner mais je ne suis plus sûr de rien. Peut-être que nous serons tous morts demain. Peut-être que ces arbres brûleront avant que j'aie réalisé ce qui se passe. Ce qui est écrit nous est étranger et le bonheur nous tombe dessus ou nous fuit sans que l'on sache comment ni pourquoi, on ne saura jamais, autant chercher les racines du brouillard.
Sur les zones fantômes, vidées de leurs habitants, on lâche des bombes et parfois du napalm. Naïma n'en croira pas ses yeux quand elle lira cette information, tant elle a toujours été persuadée que le liquide meurtrier appartenait à une autre guerre, plus tardive, qui en aurait eu l'exclusivité. Les militaires, entre eux, parlent de«bidons spéciaux».Cette guerre avance à couvert sous les euphémismes.
Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l'est la foule qui cherche à embarquer et qui s'agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus de derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d'obtenir une place, ils le sont un peu moins.

Naïvement, elle pense que les coupables des attentats ne réalisent pas à quel point ils rendent la vie impossible à toute une partie de la population française - cette minorité floue dont Sarkozy a dit à la fin du mois de mars 2012 qu'elle était musulmane d'apparence. Elle leur en veut de prétendre la libérer alors qu'ils contribuent à son oppression. Elle répète ainsi un schéma historique de mésinterprétation, amorcé soixante ans plus tôt par son grand-père. Au début de la guerre d'Algérie, Ali n'avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l'armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n'avait pas pensé. Il n'a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d'Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu'en tuant au nom de l'islam, elles provoquent une haine de l'islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peu bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n'est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c'est précisément ce qu'ils veulent : que la situation devienne insoutenable pour tous les basanés d'Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre.
... Hamid a voulu devenir une page blanche. Il a cru qu'il pourrait se réinventer mais il réalise parfois qu'il est réinventé par tous les autres au même moment. le silence n'est pas un espace neutre, c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes.
La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste acceptées l'idée qu'il ne fallait pas qu'elles les fassent. Tu as vu à Alger le nombre de terrasses où il n'y a que des hommes ? Ces bars ne sont pas interdits aux femmes, il n'y a rien pour le signaler et si j'y entre, le personnel ne me mettra pas dehors, pourtant aucune femme ne s'y installe. De même qu'aucune femme ne fume dans la rue - et ne parlons pas de l'alcool. Moi je dis que tant que la loi ne me défend pas les choses, je continuerai à les faire, dussé-je être la dernière Algérienne à boire une bière tête nue.
Mais peut-être qu'Ali n'est pas fou, se dit Naïma...Peut-être que la douleur lui donne le droit de crier, ce droit qu'il n'a jamais pris auparavant. Peut-être que, parce qu'il a mal à son corps pourrissant, il trouve enfin la liberté de hurler qu'il ne supporte rien, ni ce qui lui est arrivé ni cet endroit où il est arrivé. Peut-être qu'Ali n'a jamais été aussi lucide que lorsqu'il insulte ceux qui ouvrent sa porte. Peut-être que ces cris ont été étouffés quarante ans parce qu'il se sentait obligé de justifier le voyage, l'installation en France, obligé de masquer sa honte, obligé d'être fort et fier face à sa famille, obligé d'être le patriarche de ceux qui pourtant comprenaient mieux que lui le français. Maintenant qu'il n'a plus rien à perdre, il peut gueuler.»
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Quatrième de couverture

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?
Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?
Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Editions Flammarion, août 2017
507 pages
Prix littéraire Le Monde 2017
Prix des libraires de Nancy-Le Point 2017



Alice Zeniter est née en 1986. Elle a publié quatre romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013) qui a reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l'express et le prix de la Closerie des Lilas et Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), prix Renaudot des lycéens. Elle est dramaturge et metteur en scène.





Un grand merci à Babelio et à Alice Zeniter 
pour cette intéressante et chaleureuse rencontre 

En plus => un documentaire cité par Alice Zeniter : L'Avocat de la terreur par Barbet Schroeder

En 62, Ali et sa famille posent le pied en France,
 dans le camp de Joffre (ou camp de Rivesaltes), un enclos de fantômes. 
«Leur histoire en France commence dans un carré de toile et de barbelés.»