vendredi 8 juillet 2016

J'ai tué suivi de J'ai saigné de Blaise Cendrars*****


Editions ZOE Poche, 2015
99 pages
Première parution À la Belle Édition, chez François Bernouard, 1918

Résumé


Au fil de deux nouvelles courtes mais d’une très grande densité, Cendrars raconte l’horreur de la Première Guerre mondiale. J’ai tué, c’est l’arrivée des soldats au Front, inconscients de la boucherie imminente. Porté par cette masse humaine, l’auteur décrit l’impunité qui l’anime lorsqu’il tue au couteau un soldat allemand. Dans J’ai saigné, Cendrars vient de perdre son bras, arraché par un tir de mitrailleuse. Il est emporté dans un hôpital de campagne pour une longue convalescence, entouré de blessés de guerre qui s’avèrent finalement bien moins chanceux que lui.

Blaise Cendrars (1887-1961) est une figure majeure de la littérature du xxe siècle. Poète, romancier, journaliste, il a parcouru le monde et l’a retranscrit en une langue puissante et novatrice.
« On avance en levant l’épaule gauche, l’omoplate tordue sur le visage, tout le corps désossé pour arriver à se faire un bouclier de soi-même. On a de la fièvre plein les tempes et de l’angoisse partout. On est crispé. Mais on marche quand même, bien aligné et avec calme. Il n’y a plus de chef galonné. »
Préface de Christine Lequellec Cottier

Mon avis ★★★★★


Dans ces deux textes courts et autobiographiques (une quinzaine de pages pour J'ai Tué, une soixantaine pour J'ai saigné), Blaise Cendrars rend un bel hommage à ceux qui ont vécu la Première Guerre Mondiale en France, à ses compagnons d'infortune, aux infirmières qui ont voué corps et âme aux soldats blessés, et notamment à Mme Adrienne P., une formidable infirmière, dévouée aux blessés, à ses blessés, au coeur débordant de générosité et d'amour.

Il nous raconte les violences des combats, les souffrances, le douloureux combat, la lutte acharnée des soldats pour survivre, il nous raconte aussi sa souffrance et son amputation, ses soins à l’hôpital de Châlons-sur-Marne avec beaucoup de respect et de réalisme, il nous raconte l'expérience diablement traumatisante de cette abominable guerre avec la plus brutale sincérité, il nous raconte l'absurdité de la Guerre.

Respiration d'un million d'hommes. Pulsation sourde. Involontairement,, chacun se redresse et regarde la maison, la petite maison du généralissime. Une lumière filtre entre les volets disjoints, et dans cette lumière passe et repasse une ombre amorphe. C'est LUI. Ayez pitié des insomnies du Grand Chef Responsable qui brandit la table des logarithmes comme une machine à prières. p.20
Me voici l'eustache à la main, c'est à ça qu'aboutit toute cette immense machine de guerre. Des femmes se crèvent dans les usines. Un peuple d’ouvriers trime à outrance au fond des mines. Des savants, des inventeurs s'ingénient. La merveilleuse activité humaine est prise à tribut. La richesse d'un siècle de travail intensif.  p.28 

J'ai tué est un témoignage direct, troublant et effroyable de la déshumanisation des soldats en temps de guerre à qui l'on donne le droit de TUER...pour survivre ! Et c'est avec une indicible rage que Blaise Cendrars a tenté de survivre, comme en témoigne le passage ci-dessous :

Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. "Vive l'humanité!" Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre.  p.30
J'ai tué est un formidable récit dont la force (ce n'est que mon avis) réside très certainement dans les décalages créés par Blaise Cendrars; il juxtapose chansons paillardes, poésie, description non aseptisée d'un champ de bataille et acte de guerre effroyable, et tout cela en douze pages seulement...extraordinaire !  

Deux récits touchants, poignants, puissants à lire absolument !

Extraits 

"Les chants de marche reprennent de plus belle. 
Catherine a les pieds d’cochon
Les chevilles mal faites
Les genoux cagneux
Le crac moisi
Les seins pourris
 
Voici les routes historiques qui montent au front.
À nous les gonzesses
Qu’ont du poil aux fesses
[…]
................................................
Soldat, fais ton fourbi
Pas vu, pas pris
Mes vieux roustis
Encore un bicot d’enculé
Dans la cagna de l’adjudant
.................................................
Père Grognon
Descends ton pantalon
Tiens, voilà du boudin (ter)
Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains " p.20-21
"Cela sent le cul de cheval enflammé, la motosacoche, le phénol et l’anis. On croirait avoir avalé une gomme tant l’air est lourd, la nuit irrespirable, les champs empestés. L’haleine du père Pinard empoisonne la nature. Vive l’aramon dans le ventre qui brûle comme une médaille vermeille !"  p.22
"Si je ne méprise pas absolument les femmes c'est que j'ai connu celle-là et rencontré deux, trois autres infirmières du même cran durant la guerre, qui toutes ont su payer de leur personne."  p.62 
"- Avez-vous remarqué ses yeux, Cendrars, quand une étincelle s'y allume ? me disait Mme Adrienne après chaque séance. Il fait de grands progrès depuis que vous êtes là, vous savez. Je suis sûre qu'il comprend parfaitement tout ce qu'on lui dit. Bientôt, il parlera. 
[...]
Ses yeux étaient des plus vifs, des plus mobiles, des plus parlants et, en effet, ils exprimaient bien des choses. 
C'était extraordinaire et c'était pour moi un plaisir sans cesse renouvelé et souvent une jouissance quand j'y réussissais, que de me pencher sur ses yeux expressifs, de les déchiffrer, de deviner, de comprendre dans un éclair ce que son regard voulait dire. Comment peut-on exprimer tant de choses par les yeux ? J'entends non pas des choses morales ou abstraites [...]"  p.94

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