samedi 17 juin 2017

Montedidio ★★★★★ de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, janvier 2002
207 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin
Prix Femina étranger 2002

Quatrième de couverture


«Chacun de nous vit avec un ange, c'est ce qu'il dit, et les anges ne voyagent pas, si tu pars, tu le perds, tu dois en rencontrer un autre. Celui qu'il trouve à Naples est un ange lent, il ne vole pas, il va à pied : "Tu ne peux pas t'en aller à Jérusalem", lui dit-il aussitôt. Et que dois-je attendre, demande Rafaniello. "Cher Rav Daniel, lui répond l'ange qui connaît son vrai nom, tu iras à Jérusalem avec tes ailes. Moi je vais à pied même si je suis un ange et toi tu iras jusqu'au mur occidental de la ville sainte avec une paire d'ailes fortes, comme celles du vautour." Et qui me les donnera, insiste Rafaniello. "Tu les as déjà, lui dit celui-ci, elles sont dans l'étui de ta bosse." Rafaniello est triste de ne pas partir, heureux de sa bosse jusqu'ici un sac d'os et de pommes de terre sur le dos, impossible à décharger : ce sont des ailes, ce sont des ailes, me raconte-t-il en baissant de plus en plus la voix et les taches de rousseur remuent autour de ses yeux verts fixés en haut sur la grande fenêtre.»

Mon avis ★★★★★


Douceur, poésie, humanité, ce sont les mots qui me viennent à l'esprit en repensant à cette lecture, une lecture qui réchauffe les cœurs, qui nous fait déambuler dans les rues napolitaines de l'après-guerre, touchante, inoubliable.

L'écriture est simple, elle retranscrit les paroles d'un jeune ado de douze ans, et pourtant, elle est fascinante, elle transporte et l'on se surprend à rêver. Je découvre Erri De Luca depuis peu, quatre livres en l'espace de quelques jours. Une plume qui se dévore assurément. Je m'en délecte. Quel talent il a pour nous peindre un univers, une histoire, son histoire ...

Les contacts humains sont au coeur de ce récit, des personnages, des gens simples issus du quartier populaire Montedidio, gravitent autour de notre jeune héros, Mast'Errico, le menuisier lui append les ficelles du métier avec beaucoup d'humanité, Rafaniello, vieux cordonnier juif aux ailes d'ange, qui fait « la charité aux pieds des pauvres », son père, docker, évoluant tel un fantôme aux chevets de sa femme, malade, et puis, Maria, son amoureuse, à qui on a volé bien trop vite son innocence. À leur contact, notre jeune héros apprendra l'amour, l'amitié, le travail, la sagesse, le partage, la mort aussi..., à regarder le monde non plus avec ses yeux d'enfant mais avec ses yeux de jeune homme, à voler de ses propres ailes, à entreprendre le «grand saut».
Magnifique !
«Des choses nouvelles se préparent, Rafaniello, Maria, la force qui me vient aux lavoirs. Le boumeran vient de la mer, il doit voler, en attendant il donne des muscles à un gain qui pue encore l'encre d'écolier, qui travaille en juin pour un menuisier et qui écrit les faits de sa nouvelle vie avec un crayon sur un rouleau de papier que lui a donné l'imprimeur de Montedidio, un reste de bobine. Le rouleau tourne et je vois déjà écrites les choses passées, qui s'enroulent aussitôt.

Il m'a suffi d'arriver à treize ans et aussitôt j'ai eu ma place parmi les hommes, j'ai perdu la mauvaise odeur de l'enfant. La voix aussi, maintenant j'au souffle rauque, je le racle dans ma gorge mais il n'est pas sonore en sortant. Il est sous la cendre de ma voix d'avant, j'essaie de libérer mon gosier, en vain, il en sort une voix de sommeil, la voix de quelqu'un qui se réveille et dit son premier mot de la matinée. Je suis rauque tout le temps.
Moi,je les comprends les années des gens, mais celles de Rafaniello non. Son visage fait cent ans, ses mains font quarante, ses cheveux vingt, tout roux comme des broussailles.
Maria ne va pas à l'église le dimanche, elle dit qu'elle ne peut pas parler à son confesseur de ces choses des visites, elle ne peut pas demander la communion. Je lui dis que le propriétaire y va, qu'il se confesse et prend l'hostie. «Le curé a le même âge, ils s'arrangent entre eux. Moi, il me faut un confesseur de treize ans qui comprend le dégoût, notre âge, que nous sommes des pantins aux mains des grands, qu'on ne compte pas.» Le Père éternel voit tout Maria, lui dis-je. «Oui, il voit tout, mais si c'est pas moi qui pense à arranger les choses, il reste à regarder le spectacle.» J'avale le blasphème de Maria, je deviens rouge, comme si c'était moi le Père éternel qui a vu et n'a pas aidé.

Cette ville est tout un secret. " C'est une ville de sangs, dit-il, comme Jérusalem." Oui, oui, on est obsédé par le sang, les gens le mettent dans leurs blasphèmes, dans leurs insultes, ils le mangent même cuit et puis vont le vénérer dans les églises.Quand il arrivait en bas, les poissons lançaient des étincelles, tout le blanc de leur corps éclatait, ils tapaient de la queue par centaines, le sac renversait au sec tout le tas de vie volée aux vagues, papa disait : «Voici le feu e la mer.» L'odeur de la mer était notre parfum, la paix d'un jour d'été une fois le soleil couché. Nous restions silencieux, serrés les uns contre les autres, ça a duré jusqu'à l'année dernière, jusqu'à l'année dernière j'étais encore un enfant.
Mast'Errico m'a aussitôt repris : «Guaglio, chi parla areto se fa' risponnere d'o culo», mon garçon, celui qui parle derrière, dans le dos d'un autre, se voit répondre par le cul. Je me suis pincé les joues, honteux d'avoir parlé derrière. Ou on parle en face ou on se tait.

Les grands sont pris par leurs soucis et nous, nous restons dans les maisons sourdes qui n'entendent plus un bruit. Nous n'entendons que le nôtre et il fait un peu peur. Les esprits frôlent mon visage dans la cuisine vide et ils me calment. Le boumeran est toujours en contact avec moi et il me réchauffe, son bois doit avoir poussé sous une poêle de soleil, et il en a gardé un peu. Maria s'abrite du froid avec un manteau et avec moi. Moi, je suis au vent de Maria et je la protège.

L’œil envieux abîme...
Au retour, papa achète un morceau de museau, la lèvre cuite du veau. Maman aime ça, il nous servira d'excuse pour le pantalon. Puis nous remontons Montedidio et près de nous passent des élèves de l'école militaire de la Nunziatella, les boutons dorés de l'uniforme, l'épée de cérémonie au manche blanc, pendue à la ceinture. Au milieu des vêtements usés de la foule, les leurs brillent, ce sont des garçons jeunes, à peine quelques années de plus que moi, ils marchent en bombant le torse sans regarder dans les yeux. Ca doit être moche de se distinguer ainsi des gens, de s'écarter d'eux. À la maison, maman ne dit rien pour le pantalon et pour le museau, ni reproches ni remerciements, nous avons égalisé.

Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie.
Puis avec Maria, nous nous mettons à parcourir le ciel étoilé le nez en l'air, elle dit que c'est un couvercle, moi je dis que c'est un filet, chaque étoile est un nœud. Elle dit que nous vivons dessous, moi je dis que nous sommes à la même hauteur, nous aussi ceux de la terre nous flottons dans ciel, comme des bouées.»

mercredi 7 juin 2017

L'Opticien de Lampedusa ★★★★★♥ de Emma-Jane Kirby

Éditions Équateurs, septembre 2016
168 pages
Traduit de l'anglais par Mathias Mézard
Tiré d'un reportage écrit par l'auteure 
ayant obtenu le Prix Bayeux Calvados 
des correspondants de guerre en 2015

Quatrième de couverture


«Là, là-bas, des centaines. Les bras tendus, ils crachent, hoquettent, s’ébrouent comme une meute suppliante. Ils se noient sous mes yeux et je n’ai qu’une question en tête : comment les sauver tous ?»

L’opticien de Lampedusa est un homme ordinaire. Il nous ressemble. Il est consciencieux, s’inquiète pour l’avenir de ses deux fils, la survie de son petit commerce. Ce n’est pas un héros. Et son histoire n’est pas un conte de fées mais une tragédie : la découverte d’hommes, de femmes, d’enfants se débattant dans l’eau, les visages happés par les vagues, parce qu’ils fuient leur pays, les persécutions et la tyrannie.

L’Opticien de Lampedusa raconte le destin de celui qui ne voulait pas voir. Cette parabole nous parle de l’éveil d’une conscience. Au plus près de la réalité, d’une plume lumineuse et concise, Emma-Jane Kirby écrit une ode à l’humanité.

Mon avis ★★★★★

«Je ne suis pas un fichu héros. J’ai échoué. Nous avons tous échoué. Nous, l’Italie, l’Europe. Nous avons tous échoué.»
Lampedusa, l'une des plus belles destinations au monde pour certains, amateurs de soleil et de belles plages de sable fin, d'eaux turquoise, de plongée...une terre d'espoir pour tant d'autres, un passage privilégié pour les immigrés irréguliers venus de Turquie, de Syrie avant l'Europe, une île paradisiaque en enfer.
Dure réalité que l'auteure retranscrit dans ce témoignage fort, sensible, douloureusement réaliste sur l'immigration. Elle raconte, d'une manière concise et juste, l'histoire de l'Opticien de Lampedusa, ses tourments, ses colères, son désespoir, son courage, ses larmes, son impuissance face au drame qui a eu lieu sous ses yeux, face à ceux qui se déroulent depuis déjà bien trop longtemps, l'histoire d'un homme qui ne voulait pas voir, qui menait une vie paisible, qui l'organisait autour de son travail, de ses sorties en mer, de ses amis et de sa femme, avant la tragédie «...avant cette funeste matinée des mains suppliantes étaient déjà visibles autour de lui. Au centre d'accueil. Sur les marches de l'église. Au bord de la route où il faisait son jogging. Ces mains l'appelaient dans les journaux qu'il jetait, ces mains jaillissaient sur l'écran de télévision qu'il éteignait. Elles ont toujours été dans son champ de vision. Pourtant, il choisissait de ne pas les voir.»

La nature humaine est au coeur de ce récit qui met en avant la difficulté à trouver la force, les mots pour faire face au drame, l'accepter. «Comment interpréter ce qui s'est passé pour rendre les choses moins difficiles à accepter ? ». Une vie qui bascule, la routine, le travail deviennent futiles, et le besoin de nouer des liens de confiance avec les migrants devient alors une nécessité.

À lire pour sa justesse, pour son point de vue de l'intérieur de l'île, pour ses poignées de mains fraternelles empreintes d'une belle humanité, à découvrir parce ce qu'il ouvre notre coeur, nos yeux sur le monde.
«L'océan résonne de hurlements primitifs surgis des profondeurs, entre gargouillis et déchirements. Soudain, l'opticien reconnaît la musique des mourants. Au sein de ce chœur tragique, il distingue chaque voix, entend chaque être.

De sa vie, il n'a jamais serré aussi fort la main de quelqu'un. L'intimité de ce geste, l'étreinte d'une main inconnue, le fait grimacer. Pourtant, lorsque la force de sa traction précipite le jeune homme contre son torse nu, il est envahi d'une émotion primitive. Quelque chose qui ressemble à de l'amour.

Jamais il n'oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s'est senti aussi vivant, animé d'une énergie née de ses entrailles. Son devoir est de transmettre cette vitalité à ceux qui en ont tant besoin. Il a l'impression d'être capable de tous les réanimer, si seulement il parvient à les atteindre à temps. Le zèle de ses amis le grise et le porte en avant.

Chacun sait que des lois strictes empêchent de secourir des immigrés illégaux. De nouveau, la colère le gagne. Est-il seulement possible que l'Italie place la loi au-dessus des vies humaines ? Son regard se pose sur les rescapés comprimés sur le pont, vêtus de lambeaux de tissu. Ils pleurent leurs morts, leurs femmes et leurs enfants.

Il avait toujours su où il allait. Depuis ce jour, il a la sensation que ces certitudes ont volé en éclats. Comme si une part de lui-même était restée là-bas, avec ceux qu'ils n'ont pas pu sauver.

Des funérailles nationales, quel noble geste ! Le geste noble d'une conscience coupable !
Des êtres sans identité seront enterrés aux côtés d'inconnus dans un pays dont ils ont rêvé mais qu'ils ne connaîtront jamais.
Quelques journalistes guettent encore comme des vautours. [...] L'opticien a été écœuré d'apprendre qu'elle était allée jusqu'à proposer de l'argent contre son histoire «en exclusivité». C'est donc à ça qu'il ressemble ? Un opportuniste, prêt à vendre un témoignage sur des hommes désespérés pour quelques malheureux euros ?
Ce terme d'«histoire» dont se gargarisent les journaux pour désigner la tragédie le hérisse. Ce naufrage n'est pas un conte de fées à raconter aux enfants avant d'aller dormir. [...] Il n'y aura pas de fin heureuse. Ni pour les morts, ni pour les rescapés, ni pour eux.»

mardi 30 mai 2017

Les douze tribus d'Hattie ★★★★ de Ayana Mathis

Éditions Gallmeister, collection Americana, 02 janvier 2014
314 pages
Traduit de l'américain par Françoise Happe 
Prix des lecteurs de la ville de Vincennes (7ème édition du festival America sep 2014)

Quatrième de couverture


Gare de Philadelphie, 1923. La jeune Hattie arrive de Géorgie en compagnie de sa mère et de ses sœurs pour fuir le Sud rural et la ségrégation. Aspirant à une vie nouvelle, forte de l'énergie de ses seize ans, Hattie épouse August. Au fil des années, cinq fils, six filles et une petite-fille naîtront de ce mariage. Douze enfants, douze tribus qui égrèneront leur parcours au fil de l’histoire américaine du XXe siècle. Cette famille se dévoile peu à peu à travers l'existence de ces fils et de ces filles marqués chacun à leur manière par le fort tempérament d'Hattie, sa froide combativité et ses secrètes failles.

Les Douze tribus d’Hattie, premier roman éblouissant déjà traduit en seize langues, a bouleversé l'Amérique. Telles les pièces d'un puzzle, ces douze tribus dessinent le portrait en creux d'une mère insaisissable et le parcours d'une nation en devenir.

À PROPOS DU LIVRE

Les Douze Tribus d'Hattie, paru en décembre 2012 aux États-Unis, a été le succès surprise de l'année 2013 avec plus de 250 000 exemplaires vendus. En cours de traduction dans plus de seize pays, encensé par la critique, ce premier roman est considéré comme l'une des plus brillantes entrées en littérature de ces dernières années aux États-Unis.

Ce premier roman a gagné le Prix des lecteurs de la ville de Vincennes,décerné dans le cadre de la 7e édition du festival America en septembre 2014. Il est également le finaliste du Grand Prix des lectrices de ELLE 2015.

Mon avis ★★★★


Les éditions Gallmeister, merci, merci, merci...une nouvelle fois, je suis conquise par une de vos brillantes sélections !
Un récit puissant et intense, qui prend des allures de fresque familiale, touchante, gravitant autour du personnage d'Hattie, une jeune fille au début du roman, qui fuit sa Géorgie natale, ségrégationniste, pour s'installer à Philadelphie. Elle y devient une épouse, une mère ... une femme armée d'un courage admirable, que nous constatons au fur et à mesure que les pages, les chapitres, dressant les portraits de ses douze enfants, "douze tribus", s'égrainent, rapidement tant ses portraits nous happent. Des histoires qui dressent aussi le portrait d'une Amérique au XXème siècle; il y est question de racisme, de musique, de moeurs, de folie aussi, de condition des femmes, de difficultés à surmonter un quotidien où l'argent se fait rare. De drames. 
L'entame du livre est troublante, marquante pour nous lecteurs, pour Hattie, confrontée à une situation douloureuse qui la conditionnera, la façonnera, détruira toute propension en elle à aimer, à chérir ...
«La moitié de ce qui ne va pas chez les gens, aujourd’hui, c’est dû au fait qu’ils n’ont pas d’endroit où aller pour trouver la paix.
Tu n'as jamais appris que parfois, tout ce qui te reste, c'est ta dignité et la maîtrise de toi-même.
Hattie observa de plus près la foule sur le trottoir. Les Noirs ne descendaient pas dans le caniveau pour laisser passer les Blancs, pas plus qu'ils ne regardaient obstinément le bout de leurs chaussures. Quatre jeunes filles noires passèrent, des adolescentes, comme Hattie, papotant ensemble. Des filles en pleine conversation, tout simplement, pouffant de rire et décontractées, comme seules des filles blanches pouvaient se promener en bavardant dans les villes de Géorgie.
- Maman, dit Hattie. Je ne retournerai jamais là-bas. Plus jamais.
- Tu te comportes comme si toute ta vie n'était qu'un long après-midi de janvier, lui dit Lawrence. Les arbres sont toujours nus et la plante grimpante ne porte aucune fleur.
- Ça ne m'apporterait pas grand-chose d'avoir la tête dans les nuages.
A tout le moins, une vie plus agréable devrait signifier qu'une enfant peut prétendre à quelque chose qui n'a pas d'autre but pratique que la faire sourire.
L'orgueil a causé la ruine de bien des gens. Un de ces jours, il va bien falloir que tu te retournes et que tu regardes en face ce que tu essaies de fuir.»

Amours ★★★★★ de Léonor de Recondo


Éditions Sabine Wespieser, janvier 2015
276 pages
Prix RTL-Lire 2015
Prix des Libraires 2015
Prix des Lecteurs du Grenier (Dinan)
Prix des étudiants francophones - 2016

Quatrième de couverture


Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

Mon avis ★★★★★


Très belle découverte, celle d'une plume belle, sensuelle et délicate, d'une justesse indéniable. Les descriptions suspendent le temps, nous enivrent . Ce récit d'une fluidité remarquable nous transporte au début du siècle dernier, dans une société où la bienséance est de mise, où l'éducation des jeunes filles est régie par des règles bien proprettes et rigides, où la maternité est un jalon dans la vie d'une femme, où les niveaux sociaux conditionnent une vie... «Le ton de sa voix est posé, presque calme. Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l'oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix - mais ce mot n'existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire-, elle aurait dit : «non». Elle l'aurait même hurlé.»,  où l'amour ne se conjugue pas au pluriel et contraint ainsi, parfois, au sacrifice. Une société qui, à bien des égards, n'est pas très éloignée de la nôtre. 

J'ai aimé ces deux femmes, Victoire et Céleste, la puissance et la pureté de leurs sentiments si bien décrits par Léonor de Récondo, j'ai aimé leurs gestes, j'ai aimé, quand l'amour naissant, Victoire re-découvre, accepte et aime son propre corps ... 
Un petit bijou  à savourer ... 

Hâte de me plonger dans Pietra Viva qui m'attend depuis un petit moment déjà...
«La mère observe cette enfant qui lui revient, elle note un changement à peine perceptible dans la démarche. Et pourtant, sa pensée s'arrête là. Elle qui a porté la vie de si nombreuses fois pourrait percer le mystère, mais elle ne le fait pas.Céleste ira aux champs aider son père. Elle transpirera, exténuée par le labeur et la chaleur, elle vomira parfois au bord du chemin. Elle ira dans sa clairière s'asseoir sur une souche en se demandant pourquoi elle est si émue à la vue des fougères vert tendre, pourquoi elle se sent à l'affût de la vie, les larmes toujours au bord des yeux. Instants de bonheur fugaces où Céleste, à son insu, entre dans la danse de la nature, lui donnant corps.
Il sait aussi qu'on peut s'aveugler à trop remuer la poussière, alors il la laisse tomber.
Sous les tuiles de la maison bourgeoise, quatre personnes sont couchées, seul l'enfant dort. Les autres gardent les yeux grand ouverts. Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d'embrasses - métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n'en restituer qu'un écho ouaté.
Il la serre une fois encore, puis remet sa casquette, et repart rapidement. De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d'un paysage.»

dimanche 28 mai 2017

L'autre moitié du soleil ★★★★★ de Chimamanda Ngozi dichie

Éditions Gallimard, collection Du Monde Entier, septembre 2008
504 pages
Traduit de l'anglais (Nigeria) par Mona de Pracontal
Orange Prize For Fiction (Bailey's Women Prize for Fiction), 2007

Quatrième couverture 


Lagos, début des années soixante. L'avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d'Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d'Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d'Odenigbo. 
Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s'étalant sur les drapeaux : c'est le symbole du pays et de l'avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d'un million de victimes. 
Évoquant tour à tour ces deux époques, l'auteur ne se contente pas d'apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l'Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L'autre moitié du soleil est leur chant d'amour, de mort, d'espoir.

Mon avis  ★★★★★


Un récit poignant pour ne pas oublier, pour ne pas oublier... que la guerre est laide.
Des petites histoires empreintes d'une forte émotion s'insérant dans la Grande Histoire, un témoignage dense et riche sur la guerre qui opposa le Nigéria contre le Biafra.
Merci pour ce petit bijou qui remue, qui a fait naître un étrange sentiment au fond de mes entrailles, un sentiment de colère mais aussi de profonde admiration, pour ces peuples qui combattent, à l'affût du moindre petit élément de survie, et qui, de si peu, se contentent pour survivre. 
La force de ce récit réside dans ses personnages, puissants, souffles de vie, avides de paix et de sérénité. 
À l'instar de "Petit pays" de Gaël Faye, l'auteure pointent du doigt le colonialisme, force stratège visant à essouffler et assoiffer les peuples, ciblant leurs richesses, voleur meurtrier, profitant au plus haut point, un point démesuré qui condamne, tire un trait sur de nombreuses vies, s'acharne, viole, tue, condamne ... 
Un témoignage puissant, émouvant, une lecture qui laisse des traces, qui m'a transportée bien loin de mon quotidien, une lecture qui apporte son lot de souffrances, d'espoirs, aussi. 
Je souhaiterais sonner l'optimisme, évoquer et mettre en avant la solidarité, si présente et touchante dans ce récit.
L'Histoire se répète, les leçons s'oublient trop facilement, la honte submerge, occupe son espace, un sentiment d'impuissance, douloureux, ancré et, (oups) la note pessimiste surgit, incontrôlable, j'en suis navrée. Ce récit m'a beaucoup touchée, et mes émotions ont eu raison de la lumière que je souhaitais voir émaner de cette chronique. Une part d'ombre, oui, on ne s'en affranchit pas si facilement, ... mais ...l'autre moitié du soleil brille. Gardons espoir.
«Puissions-nous ne jamais oublier.»
«L'instruction est une priorité ! Comment pourrons-nous résister à l'exploitation si nous ne disposons pas d'outils pour comprendre l'exploitation ?
- Mais la Guerre mondiale était une mauvaise chose qui a eu aussi du bon, comme on dit chez nous, intervint Olanna. Le frère de mon père a combattu en Birmanie et il est revenu avec une question brûlante : Comment se fait-il que personne ne lui ait jamais dit avant que l'homme blanc n'était pas immortel ?
Papa dit qu'il croyait que vous faites partie des Blancs qui connaissent quelque chose. Il dit qu'au pays Ibo les gens savent pas ce que c'est, roi. Nous avons des prêtres et des anciens. La chambre funéraire était peut-être pour un prêtre. Mais le prêtre ne fait as souffrir le peuple comme roi. C'est parce que l'homme blanc nous a donné des "warrant chiefs" [chefs nommés par décret pendant la colonisation] qu'aujourd'hui il y a des imbéciles qui se déclarent rois.
La véritable tragédie de notre monde postcolonial, ce n'est pas qu'on ait pas demandé à la majorité des gens s'ils voulaient de ce nouveau monde ou pas; c'est plutôt qu'on n'a pas donné à la majorité des gens les outils pour appréhender ce monde nouveau.
À l'indépendance, en 1960, le Nigéria était une collection de fragments tenus d'une main fragile.
Les tribus du Nord et les tribus du Sud sont en contact depuis longtemps; leurs échanges remontent au IXème siècle, comme l'attestent les magnifiques perles découvertes sur le site historique d'Igbo-Ukwu. Il est sûr que ces groupes ont dû également se faire la guerre et se livrer à des rafles d'esclaves, mais ils ne se massacraient pas de cette façon. S'il s'agit de haine, cette haine est très récente. Elle a été causée, tout simplement, par la politique officieuse du «diviser pour régner» du pouvoir colonial britannique. Cette politique instrumentalisait les différences entre tribus et s'assurait que l'unité ne puisse pas se former, facilitant ainsi l'admiration d'un pays si vaste.
Il écrit sur la famine. La famine était une arme de guerre nigériane. La famine a brisé le Biafra, a rendu le Biafra célèbre, a permis au Biafra de tenir si longtemps. La famine a attiré l'attention des gens dans le monde [...], fait dire à tous les parents du monde qu'il fallait finir son assiette. La famine a poussé les organisations humanitaires à introduire secrètement de la nourriture au Biafra par avion, de nuit, parce que les deux camps ne parvenaient pas à se mettre d'accord sur des itinéraires. La famine a favorisé les carrières des photographes. Et la famine a fait dire à la Croix-Rouge internationale que le Biafra était sa plus grave urgence depuis la Seconde Guerre mondiale. (Le monde s'est tu pendant que nous mourions)
Ces États africains sont la proie du complot impérialiste britannico-américain qui se sert des recommandations du comité comme prétexte pour apporter un gigantesque soutien en armes à leur marionnette, le régime néocolonialiste vacillant du Nigéria...
Ugwu [...] avait secoué la tête en réalisant que jamais il ne pourrait traduire cet enfant sur le papier, jamais il ne pourrait décrire assez fidèlement la peur qui voilait les yeux des mères au camp de réfugiés quand les bombardiers surgissaient du ciel et attaquaient. Il ne pourrait jamais décrire ce qu'il y avait de terriblement lugubre à bombarder des gens qui ont faim. Mais il essayait, et plus il écrivait, moins il rêvait.
- Qui a introduit le racisme dans le monde ? reprit Odenigbo.- Je ne vois pas où tu veux en venir, dit Kainene.- C'est l'homme blanc qui a introduit le racisme dans le monde. Il s'en est servi comme base de conquête. Il est toujours plus facile de vaincre un peuple plus humain.- Alors, quand nous vaincrons les Nigérians, ça voudra dire que nous serons devenus moins humains ?»
Le rouge représentait le sang des frères et soeurs massacrés dans le Nord, 
le noir était signe de deuil, 
le vert représentait la prospérité que connaîtrait le Biafra 
et, enfin, 
le demi-soleil jaune symbolisait son avenir glorieux.

Nigéria, pays de l'art d'Igbo-Ukwu. 
pays du magnifique pot cordé.

Journal d'un vampire ★★★★☆ de Mathias Malzieu


Éditions Albin Michel, novembre 2016
230 pages
Prix Pèlerin du témoignage 2016
Prix Jean Bernard de l'Académie de Médecine 2016
Prix Essai France Télévisions 2016

Me faire sauver la vie est l'aventure la plus extraordinaire que j'aie jamais vécue.

« Ce livre est le vaisseau spécial que j'ai dû me confectionner 
pour survivre à ma propre guerre des étoiles. 
Panne sèche de moelle osseuse. 
Bug biologique, risque de crash imminent. 
Quand la réalité dépasse la (science-) fiction, 
cela donne des rencontres fantastiques, 
des déceptions intersidérales 
et des révélations éblouissantes. 
Une histoire d'amour aussi. 
Ce journal est un duel de western avec moi-même 
où je n'ai rien eu à inventer. 
Si ce n'est le moyen de plonger en apnée 
dans les profondeurs de mon cœur. »
Mathias Malzieu


Mon avis ★★★★☆


Mathias Malzieu nous entraîne dans une aventure puissante, l'aventure la plus extraordinaire qu'il n'ait jamais vécue, écrit-il.

Il nous transfuse de sa belle plume, retranscrit sa lutte acharnée pour la survie, contre «Dame Oclès», injecte humour et jeux de mots bien pensés et savamment distillés pour transformer ce témoignage intime en un très beau et émouvant message d'espoir. 

L'écriture et la création comme thérapies, des thérapies salvatrices pour ce touchant «Vampire en pyjama» qui s'est fait «hacker le système immunitaire», pour s'arracher des méandres capricieux de la maladie, pour dompter ses émotions et ses peurs, rester soi-même, «pour trouver l'équilibre, pour apprendre à faire le con poétiquement [...] Doser l'espoir au jour le jour. Transformer l'obscurité en ciel étoilé. Décrocher la lune tous les matins et aller la remettre en place avant la tombée de la nuit.», pour renaître une seconde fois, pour s'accrocher à la vie, y croire encore et toujours  ... pour notre plus bonheur.
«Je veux cracher un dernier bouquet d'étincelles avant l'hiver, quoi qu'il arrive. Parce que je ne sais pas de quoi demain sera fait, je ne peux pas attendre de faire un nouvel album avec le groupe, un livre et encore moins un film. Alors je m'accroche à ce journal d'un vampire en pyjama au jour la nuit et enregistre chansons et poèmes dans mon siège-œuf : le plus petit studio jamais recensé. Ce rêve instantané répond à ma consignation à domicile. C'est se fabriquer l'outil pour partir à l'aventure à la maison et aller pêcher l'improvisation et le partage [...]. Voyager de chez moi, voyager chez moi. Question de sur-vie.»
Brillant !
Merci Mathias Malzieu !

En fond sonore 
* album "Vampire en pyjama"
* album "Jack et la mécanique du coeur"
* "Nature One" de Folk Impulsion «Grand groupe de rock miniature, apôtres du fait-maison ludique», écrit Mathias Malzieu.
* "Air" de Charlotte Gainsbourg «I.R.M....je pense à sampler les bruits impressionnants de la machine, mais Charlotte Gainsbourg a déjà fait le coup avec Air. Je ne réécouterai plus cette fantastique chanson de la même façon désormais.»



Là tout de suite après avoir tourné la dernière page
* carpe diem
* faire un tour à la librairie Shakespeare and Company
«...une caverne d'Ali Baba pour qui aime lire. On se croirait dans un grenier magique, à intérieur d'un arbre dont les feuilles seraient des livres. J'ai trouvé mon église, j'y dissous une partie de mes angoisses. Ici, je peux vénérer peinard les dieux que je choisis : Jack Kerouac, Roald Dahl, Richard Brautigan ou Walt Whitman.»
* apprendre à faire du skate
* écouter Dionysos en boucle


Une nouvelle fois Merci Mathias Malzieu !
«Une maladie du sang aussi grave que rare. C'est «idiopathique», comme ils disent, on n'en connaît pas la cause. J'imagine que mes excès de nuggets-crêpes et autres Coca avec un peu de whisky dedans ont quelque chose à voir avec tout ça mais apparemment pas. Le rock'n'roll ? La mélancolie ? Le chagrin d'amour ? La joie enragée ? Le sommeil bâclé ? Le deuil raté ? Le Nutella ? Non plus. C'est une loterie, un accident biologique. Ça peut arriver à tout le monde et ça n'arrive à presque personne. Une centaine de cas seulement en France. Pour la plupart des enfants ou des personnes âgées. Je suis un collector.
Au service hématologie de Cochin, même les plus jolies filles portent des chaussures en plastique de mémé et tout le monde est déguisé en fantôme froissé. La musique des machines à perfuser est une symphonie de sonneries de radioréveil des années 80. Les draps jaunes des «Hôpitaux de Paris» ont la même couleur que l'urine. Sans doute pour qu'on puisse se pisser dessus incognito. Mais tu es accueilli ici comme dans un château sept étoiles.
Je commence à m'attacher à eux. Ils m'impressionnent de patience et d'écoute. Ils tiennent droit dans ce flot d'ombres à grumeaux qui balaient les couloirs de l'hôpital. Ils pilotent des canaux de sauvetage avec de tout petits gouvernails dans des tempêtes de détresse. Ils sont beaux.
Les doutes s'installent vite une fois enfermé en chambre stérile avec des fils partout et un petit bracelet en plastique siglé de son nom et d'un code-barres. La confiance en soi est ébranlée. Le désir amoureux, lui, devient nébuleux. Être privé de vie sociale. Ne plus travailler. Dans le regard des uns ou l'intonation des autres, on se transforme en monstre fragile. Et surtout, on commence à se faire peur. Je chercher à rigoler un peu. Parfois, je ne trouve pas. Quelque chose de moi est encore dans ce sac plastique contenant mes vêtements d'avant. Mon identité est frelatée, chaque jour qui passe rend le combat pour rester moi-même plus difficile. Car désormais je suis un vrai vampire. Restent les coups de téléphone à mon père, ma soeur et quelques amis. Restent les yeux de Rosy.
Pendant ce temps, le printemps vient se la péter sous ma fenêtre. Le soleil offre son décolleté de lumière derrière la vitre, je peux presque la caresser. Je veux être ébloui à m'en cramer la rétine. Je suis un vampire qui aime la lumière car le souvenir de mes sensations d'être humain n'a pas totalement disparu. Respirer l'odeur du vent, avec ce goût de châtaigne et de feuilles mortes. Planter un stéthoscope dans les nuages pour écouter le bruit de la pluie qui se fabrique. Manger les derniers flocons de l'hiver à même le ciel. Et ce dont je rêve par-dessus tout : aller chercher le pain, manger le quignon en marchant et acheter les journaux.
Bien sûr, on en trouvera toujours pour venir s'essuyer les pieds sur vos rêves : «Des Vinyles ? Mais plus personne n'écoute de vinyles ou Mais ça va te fatiguer tout ça, non ?» Ils ont raison au fond. C'est d'ailleurs exactement parce qu'ils ont raison qu'ils ne prennent pas en compte la passion.
Dionysos : qui est né deux fois. D'abord du ventre de Sémélé, puis de la cuisse de Jupiter qui le sauve du ventre de sa mère morte pendant la grossesse en s'entaillant la cuisse pour y coudre l'enfant qui y terminera sa gestation. Moi aussi je suis né deux fois. D'abord du ventre ma mère, puis des cellules d'une bio-mère manipulées par hémato-poète. Je ne crois pas trop aux Dieux mais en Dionysos oui. Le nom de ma tribu électrique fait résonner les symboles ...
Ma meilleure évasion reste la création. L'invention. Les liens fragiles et magiques à tisser entre rêve et réalité. La poésie est le dessert de l'esprit, l'humour en est le fruit.»

mercredi 24 mai 2017

Et il dit ★★★☆☆ de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection du monde entier, mai 2012
103 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

Quatrième de couverture


Un homme est retrouvé, épuisé, au bord d’un campement. Alpiniste courageux devenu simple vagabond, sa disparition avait fait perdre espoir à tout un peuple dont il était le guide. On découvre son histoire, l’ascension difficile, lorsque soudain, face à la muraille, sa voix se met à résonner : «Je suis Adonài (Yod) ton Elohím.» 
C’est ainsi que débute la déclinaison du Décalogue qu’Erri De Luca met en scène. Il revient aux sources de la langue et de la spiritualité pour raconter les Commandements dont il tire le plus beau en une poétique biblique singulière : «Ils apprirent au pied du Sinaï que l’écoute est une citerne dans laquelle se déverse une eau de ciel de paroles scandées à gouttes de syllabes.» 
Sa relecture des Dix Paroles s’intensifie jusqu’à atteindre deux petits textes, comme deux suspensions au livre. Le premier, «Adieu au Sinaï», conte les bienfaits de la voix extatique du prophète et ses conséquences sur les corps. Puis De Luca nous plonge «En marge du campement» où il confie en quelques lignes – parmi les plus émouvantes de son œuvre – l’équilibre entre intimité et distance qu’il entretient avec le peuple juif et sa langue sacrée.

Mon avis ★★★☆☆


Très intéressante, cette revisite contemporaine des dix commandements. "Tu ne voleras point", "Tu ne tueras point" ... Un court récit poétique et spirituel, inondé de lumière, et un portrait de Moïse ardent et efficace.
«Il était heureux dans le vent, il l’accueillait, à l'écoute. Il était de ceux qui saisissent une phrase là où les autres n'entendent que du vacarme. Par la gorge tendue d'un lion, dans une rafale, dans une avalanche, dans un coup de tonnerre, il reconnaissait le son d'une voix. Tout en l'écoutant, il la lisait aussi, écrite et couchée. Celui qui voit un fleuve regarde le sens dans lequel il coule, vers où il descend selon le courant. Mais l'avenir d'un fleuve est à sa source. Lui regardait du côté de l'origine du vent. Son nez droit coupait comme une proue le souffle et les nuages.»
Le texte est court, mais l'enseignement sur l'histoire de l'Egypte notamment, y est riche. 
Avec du recul, c'est un livre que j'ai lu trop vite, survolant les passages abstraits, et suis, de ce fait, passée à côté de la dimension spirituelle de cet écrit. 
Ce livre est à aborder, à mon sens, comme une méditation; elle doit bénéficier de toute l'attention du lecteur, pour que l'envolée spirituelle puisse être au rendez-vous. 
À bon entendeur ;-)

«Tu ne voleras pas." Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu'il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c'est voler, soustraire le bien d'autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n'oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d'entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller. Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t'engage : "Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration." (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l'ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire [...]. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d'une marchandise, d'un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur.
Les despotes commettent leurs crimes non par volonté de puissance, mais par terreur. Ils chassent leurs cauchemars en ordonnant des massacres. Ainsi, Pharaon aura recours à la noyade des nouveau-nés mâles des Hébreux, faisant du Nil, source de vie, une machine de mort. Celui qui souillera l'eau en sera souillé.
Les mains sont devant l'homme, elles soutiennent son travail, le verbe "faire". Et les paroles font l'homme,elles sont devant lui,elles le guident ou bien l'égarent.
L’élan qui te pousse à escalader les montagnes, à chevaucher les hauteurs est fantastique, mais plus grande est l’entreprise qui consiste à être à la hauteur de la terre, de la tâche de l’habiter qui nous est assignée.
Le Sinaï s'appelle aussi Horev, assèchement. Telle est aussi la naissance, se trouver projeté à l'air libre.
Quand un homme agit pour défendre une femme, il fait le seul geste qui justifie sa force.
Ils chantaient pour remplir l'espace menaçant de la liberté, qui n'est pas qu'une liste d'avantages et de droits, mais le risque de pénétrer en territoire vide. La liberté demande une discipline adaptée à la déroute.»

lundi 15 mai 2017

Histoire d'Irène de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, mai 2015
122 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

Quatrième de couverture


«Toutes les nuits, Irène rejoint la famille des dauphins, onze avec elle, guidés par une femelle adulte. 
Elle vide pour eux les filets sans les couper, elle descend sur le fond et détache des hameçons les anchois et les morceaux de calamars, elle ouvre les nasses. 
Avec son couteau italien, elle libère et sauve les siens empêtrés dans les filets. 
Elle reste avec eux jusqu’à la fin de la nuit. Elle a le même âge que deux des dauphins, une femelle et un mâle. 
Ils ont grandi ensemble, ils ont exploré les jeux jusqu’à la venue de la maturité.» 

Dans une langue épurée et puissante, Erri De Luca nous offre ici l’histoire d’une jeune femme vivant sur une île grecque, qui passe ses nuits à nager avec les dauphins. Ce texte est accompagné de deux autres courts récits, Le ciel dans une étable et Une chose très stupide.

Mon avis ★★★★☆


«...une petite orpheline sur terre, qui a dû chercher affection et famille au large, dans la mer.
La terre ferme a été une marâtre, alors que la mer l'embrasse et la caresse.
Sur l'île, il lui a manqué le creux d'une main comme coussin pour la sienne.
Les dauphins ont pensé à lui offrir le soutien d'une nageoire pour la faire glisser avec eux sans poids.»
Histoire d'Irène est un très bel hommage à la terre grecque, à la Méditerranée, empreint de poésie, d'intensité, d'une très grande profondeur. Un texte qui prend toutes les allures d'un conte, fascinant, l'auteur navigue entre réalité et fiction, pour évoquer sans nul doute des faits bien réels. À travers ce texte, Erri de Luca donne la parole à ceux qui n'ont pas de chez eux, exclus, et que leur différence ne leur permet pas d'être acceptés là où ils vont. 
«Être expulsés deux fois fait mal aux os. Pour la Méditerranée est une mer qui jette dehors.
Pour ceux qui l'ont traversée, entassés et debout sur des embarcations hasardeuses, la Méditerranée est une mer qui jette dedans.
Au large, l'été, se croisent des radeaux et des voiliers, les destins les plus opposés.»
C'est aussi une ode à la nature et au monde animal, un hymne à la vie
«L’amour entre les créatures est le roi des exceptions, il est à la vie ce que l’hérésie est aux religions.»
«Elle m'emmène au massacre des dauphins dans la baie de Taiji, chaque année leur sang engraisse la mer du Japon.
On les abat jusqu'aux derniers qui cessent de résister et se laissent tuer.
Les dauphins commandent leur respiration et peuvent l'arrêter.
[...]Un dauphin vit cinquante ans, beaucoup moins s'il est prisonnier d'aquariums et de piscines.
Contraints à faire des cabrioles en l'air pour recevoir leur nourriture, ils tombent malades, humiliés par le vacarme des applaudissements. Ce sont des coups de fouet et des dérisions.»
Erri De Luca se met en scène dans ce récit; n'est-il pas cet écrivain solitaire qui écoute les histoires d'Irène, qui les entend du fond de son âme, car Irène ne parle pas, celui qui est à l'écoute de ceux qui sont rejetés, et qui en tant qu'écrivain retranscrit leur témoignage, leur histoire et nous pousse à la réflexion, nous transporte loin de notre quotidien ?

Le second et court récit Le ciel dans une étable revient sur la libération de Capri par les américains en 1943 et évoque la fuite vers la liberté de son père (je me suis renseignée !) Aldo De Luca, sous-lieutenant dans les chasseurs alpins, qui a été contraint de se cacher après la dissolution de l'armée italienne. Le récit raconte ce périple à la rame vers Capri, en compagnie de cinq autres personnes, en fuite aussi, pour d'autres raisons. Il fera la rencontre d'un juif; les échanges avec cet homme sont poignants.
«Depuis combien de temps es-tu clandestin ?» L'homme montre deux doigts dans le noir, l'index et le majeur, et il murmura : «Depuis deux mille ans. - Tu ne les fais pas. Moi, trois semaines caché m'ont déjà fait vieillir. Ca veut dire qu'à erre tu paieras à boire. La fin de deux mille années de clandestinité doit être arrosées comme il se doit.» Dans le noir, le juif fit le geste du toast.
Le troisième récit Une chose très stupide, est celui que j'ai préféré. Un superbe récit, très poétique et émouvant, sur la mort, sur la rudesse hivernale tant redoutée dans ces contrées du Sud, sur la scission intergénérationnelle. Avec beaucoup de douceur, Erri De Luca, nous transporte à l'aube d'un ultime instant ensoleillé, en compagnie de ce vieux napolitain, hanté par ses souvenirs de guerre qui s'abandonnera face à la Méditerranée ... une ultime saveur douceâtre et libératrice dans la bouche.

J'ai découvert Erri De Luca dans les actualités, il avait été accusé de terrorisme pour avoir incité au sabotage J'ai été intrigué par cet homme si discret et pourtant si éloquent quand il s'agit de défendre de nobles causes.
Un auteur que je vais suivre, parce que très émue par l'homme et par sa plume poétique.


«La vie qui est en moi me pousse à sauter. À terre, elle m'alourdit, en mer elle me donne de l'élan
Aucun corps humain au monde ne sait courir sur les vagues, toi seule y parviens.
Le monde ? Elle regarde le ciel dégagé et dit : celui-là ?
Le monde pour elle n'est pas l'Asie en face, l'Europe derrière, avec le reste d'océans et de terres.
C'est celui qui enveloppe la nuit, la mer, de petits points de lumière qui montent de l'horizon.
Les Grecs ont pris au sérieux le siècle du cinéma, des émigrations, des révolutions et des guerres, et l'ont pris au collet.
La guerre moderne a tué plus de vies en civil qu'en uniforme. Les Grecs ont perdu vingt-cinq citoyens par soldat tué.
Le score de la guerre moderne est de vingt-cinq à un.
Je suis le parasite de mon corps, je vis à ses frais, je vis de ses jours.
Il change ses formes, ses aptitudes, il étend un grillage sur la peau comme repère du temps qui est passé.
Le petit de la femme est poussé vers tous les dangers, celui de la baleine est accompagné au contraire dans une immensité, soeur aînée du ventre maternel.
Elle dit qu'être en écoute, c'est se plonger dans la mer. Elle fait une bonne provision d'air et se remet à écouter. En mer, c'est ainsi qu'elle reçoit les histoires.
En apnée ? Et je souris à un autre mot grec glissé dans le vocabulaire.
Chez nous, quand on a aimé un livre, on a l'habitude de dire qu'on l'a vu sans reprendre haleine. Toi seule peux le faire vraiment.
Je m'engage à m'arrêter pour lui donner le temps de respirer. Il ne m'arrivera plus de la laisser m'écouter sans air.
Le vous de l'homme à son père est le dernier reste d'un respect terminé. Lorsque, dans un petit espace, on se trouve secoué par les spasmes de l'intestin même si l'on est à jeun, lorsqu'on est un poids et une puanteur pour les autres, le respect s'en va dans les tourbillons de la chasse d'eau. (Une chose très stupide)
La mer l'éblouit, le soleil étreint le vieil homme, pris entre deux feux amis. Son corps défait ses nœuds de tension, aplanit les rides de son front. Son sang passe dans ses veines en provoquant fourmillements et chatouillis jusque dans ses pieds. Ses viscères vidés par le froid se sont calmés. C'est un dégel, deux larmes de bonheur coulent. Sa tête levée se tend à l'aveuglette vers la source de chaleur, comme un tournesol. Une profonde respiration soulève sa poitrine, c'est une vague qui l'enveloppe, les lèvres entrouvertes pour que la langue goûte aussi. (Une chose très stupide)
«Vie», comme il en faut peu pour un bonheur total.
[...] L'amande dans la bouche va de pair avec cette vie libérée de la coque, sortie indemne. ...la vie qui attendait une heure de bonheur pour tirer sa révérence. (Une chose très stupide) »

samedi 13 mai 2017

Les délices de Tokyo★★★★☆ de Durian Sukegawa

Éditions Albin Michel, février 2016
239 pages
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako


Quatrième de couverture


« Écouter la voix des haricots » : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges dont sont fourrés les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

Magnifiquement adapté à l'écran par la cinéaste Naomi Kawase, le roman de Durian Sukegawa est une ode à la cuisine et à la vie. Poignant, poétique, sensuel : un régal.

Mon avis ★★★★☆

«Ce jour-là, nous avons regardé la lune ensemble. La pleine lune était visible au-dessus du cerisier devant la boutique. Mme Yoshii m'a dit, elle est belle, admirons-la ensemble... et elle m'a proposé ça, en contemplant la lune. Pour elle c'était une promesse à trois, entre la lune, elle et moi.»
Un beau et émouvant voyage au pays du Soleil levant, aux notes délicieusement savoureuses, poétiques, et délicatement touchantes. Une belle leçon de vie incarnée par cette vieille femme Tokue; à travers elle, Durian Sukegawa rend hommage aux personnes victimes, comme elle, de la maladie de Hansen. L'exclusion était le seul moyen de limiter la propagation de la maladie, et au début du XXème siècle, les personnes atteintes étaient enfermées à vie dans des sanatoriums; traitées comme des parias, ils n'avaient aucun contact avec la société et se sont organisées avec les savoir faire de chacun pour s'offrir un nouvel havre de paix et se nourrir ensemble d'espoirs.
Aujourd'hui, la lèpre est enrayée au Japon, mais elle y a été longtemps considérée comme un fléau. Et l'auteur témoigne dans ce roman avec beaucoup de poésie de ce douloureux pan de l'histoire du Japon.
Une histoire très touchante que je vous conseille; il y est question de solidarité, de transmission de savoirs, d'amitié  ... et d'espoirs. Essentiel, non ?

«Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il demande.
Faire semblant de ne rien voir, certes, c'est un comportement adulte. Mais est-ce que c'est bien, ou vaut-il mieux poser franchement la question ...
Quels que soient nos rêves, un jour, on trouve forcément ce qu'on cherchait grâce à la voix qui nous guide, j'en suis convaincue. Une vie est loin d'être uniforme. Parfois, sa couleur change du tout au tout.
[...] En ce qui me concerne, j'ai vécu toute ma vie avec la maladie de Hansen, mais chaque période de mon existence - mes premiers jours à l'hospice, et puis ceux dix, vingt ou trente ans plus tard, ou maintenant que la fin approche - a été d'une teinte différente, il me semble.
[...] au fil des années que j'ai passées dans cet endroit, j'ai fini par comprendre quelque chose. C'est que, quoi qu'on perde, quoiqu'on subisse, nous sommes des êtres humains. Même privé de ses quatre membres, puisque cette maladie n'est pas mortelle, il faut continuer à vivre. Dans cette vaine lutte passée à se débattre au fond des ténèbres, nous nous raccrochions à ce seul point : nous étions des êtres humains, et nous tentions de garder notre fierté.
Voilà peut-être pourquoi j'ai essayé d'être «à l'écoute». Je crois que l'homme est un être vivant doué de cette force. Et de temps en temps, j'ai «entendu».
Les oiseaux qui viennent au Tenshôen, les insectes, les arbres, les plantes, les fleurs. Le vent, la pluie et la lumière. La lune. Tous possèdent leurs propres mots, j'en suis convaincue. Les écouter suffit à nous combler. Être dans le forêt de Tenshôen est suffisant, car le monde s'y trouve. La nuit, il suffit de tendre l'oreille au murmure des étoiles pour sentir le cours de l'éternité.»

Roman adapté par la cinéaste Naomi Kawase, primé à Cannes. 

samedi 6 mai 2017

Petit pays ★★★★★♥ de Gaël Faye

Éditions Grasset, août 2016
217 pages
Prix du roman Fnac 2016
Prix Goncourt des lycéens 2016
Prix du premier roman 2016
Prix des étudiants France Culture 2016

Quatrième de couverture

"Au temps d'avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et le reste, c'était le bonheur, la vie sans se l'expliquer. Si l'on me demandait "Comment ça va ?" je répondais toujours "Ça va !". Du tac au tac. Le bonheur, ça t'évite de réfléchir. C'est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À esquiver, à opiner vaguement du chef. D'ailleurs, tout le pays s'y était mis. Les gens ne répondaient plus que par "Ça va un peu". Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé." GF                                                                                                             
  Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis l'harmonie familiale s'est disloquée en même temps que son «petit pays», le Burundi, ce bout d'Afrique centrale brutalement malmené par l'Histoire.
  Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de coeur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites les jours d'orage, les jacarandas en fleur... L'enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais.

Mon avis ★★★★★

«Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie.»
Patienter avant de me plonger dans une lecture plébiscitée par les critiques, aux nombreux prix parce qu'il y a des chances qu'elle me plaise aussi, pour faire durer le plaisir de la découverte, petit moment savoureux et grisant. Le livre rejoint très vite ma bibliothèque, en haut de ma PAL (celui-ci depuis sa sortie) et puis j'attends le bon moment...
Il est arrivé, et l'avant a disparu, laissant la place à un après ... comblant toutes mes espérances.

Un coup de coeur, oui, parce que votre livre, Gaël Faye, est un petit bijou de délicatesse, de justesse, parce que vous abordez le dernier génocide du siècle dernier avec une telle humanité, à travers les yeux de l'enfance, de l'innocence et parce que cette histoire, en partie la vôtre je suppose, m'a émue. Elle laisse des traces indélébiles, à l'image de celles que la violence de la guerre ne pourra jamais effacer, celles que vous évoquez avec tant de force dans votre livre, vectrices de tant de souffrances, saccageant corps et âmes.

Vous racontez, sous les traits de ce jeune garçon de dix ans, Gabriel, le bonheur innocent d'une enfance joyeuse, la bande de potes, les passe-temps, les petits défis, leur petit trafic de mangues ... et puis, l'Histoire, qui va rattraper ces enfants et les faire grandir bien trop vite.
La douceur sucrée que vous avez su distiller avec merveille et que l'on savoure lentement, laisse alors sa place à la violence...et quand ce "petit" pays devient un piège mortel, que le dernier verrou [a] sauté, la fuite, quand elle fût possible, ce révéla être la seule issue...

Votre écriture est belle, poétique, et je referme ce livre, convaincue qu'il m'accompagnera longtemps, très longtemps; et une question, naïve, qui me taraude : pourquoi ? Pourquoi ? Trois mois de massacres avant que l'opération Turquoise française ne soit lancée...Trois mois ! J'ai honte ... le gouvernement français a eu sa part de responsabilités, les Nations Unis aussi, en prenant la décision de réduire les effectifs militaires à leur minimum sur le territoire rwandais et ainsi quasiment anéantir les possibilités de secours humanitaires, et tant d'autres encore ...Putain de monde !

Bravo Mr Faye, bravo et merci pour cet émouvant témoignage !
«On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. Si tu n'es pas étonné par le chant du coq ou par la lumière au-dessus des crêtes, si tu ne crois pas en la bonté de ton âme, alors tu ne te bats plus, et c'est comme si tu étais déjà mort.»
« Alors qu'on se chamaillait, on entendait au loin, dans les collines, des tirs de blindés AMX-10. Avec le temps, j'avais appris à reconnaître leurs notes sur la portée musicale de la guerre qui nous entourait. Certains soirs, le bruit des armes se confondait avec le chant des oiseaux ou l'appel du muezzin, et il m'arrivait de trouver beau cet étrange univers sonore, oubliant complètement qui j'étais.
La guerre, c'était peut-être ça, ne rien comprendre.

La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c'est parce qu'ils n'ont pas le même territoire ?
Non, ça n'est pas ça, ils ont le même pays.
Alors...ils n'ont pas la même langue ?
Si, ils parlent la même mangue.
Alors, ils n'ont pas le même Dieu ?
Si, ils ont le même Dieu.
Alors...pourquoi se font-ils la guerre ?
Parce qu'ils n'ont pas le même nez.
Dans ce petit pays où tout le monde se connaissait, seul le cabaret permettait de libérer sa parole, d'être en accord avec soi. On y avait la même liberté que dans un isoloir. Et pour un peuple qui n'avait jamais voté, donner sa voix avait son importance. Que l'on soit grand bwana ou simple boy, au cabaret, les cœurs, les têtes, les ventres et les sexes s'exprimaient sans hiérarchie.
Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J'ai découvert l'antagonisme hutu tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou de l'autre. Ce camp, tel un prénom qu'on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais.
La guerre, sans qu'on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n'ai pas pu. J'étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

Il n'y a plus de pitié dans leurs cœurs. Nous sommes déjà sous terre. Nous serons les derniers Tutsi. Après nous, je vous en supplie, inventez un nouveau pays.
Elles retournaient dans leur pays après trente ans d'exil. Elles en avaient rêvé de ce retour, surtout la vieille Rosalie. Elle qui voulait finir ses jours sur la terre de ses ancêtres. Mais le Rwanda du lait et du miel avait disparu. C'était désormais un charnier à ciel ouvert.
La souffrance est un joker dans le jeu de la discussion, elle couche tous les autres arguments sur son passage. En un sens, elle est injuste.
...et puis l'hémorragie, le Rwanda qui dégouline sur le Burundi, deux millions de femmes, d'enfants, de vieillards, de chèvres, d'interahamwe ...d'estropiés, d'innocents, de coupables...Tout ce que l'humanité peut porter de petites gens et de grands salauds. Ils ont laissé derrière eux des chiens charognards, des vaches amputées et un million de morts à flanc de colline pour venir chez nous se servir en famine et choléra. C'est à se demander comment le Kivu va se relever de ce foutu merdier ! 

- Vous avez lu tous ces livres ? j'ai demandé.
- Oui. Certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m'échapper. Ils m'ont changée, ont fait de moi une autre personne.
[...] Un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme une coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la encontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis.
Grâce à mes lectures, j'avais aboli les limites de l'impasse, je respirais à nouveau, le monde s'étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs.»
« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages... J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d'être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »
Le Clip de "Petit Pays" de Gaël Faye
Khadja Nin, chanteuse originaire du Burundi, 
interprète de ce très beau titre Sambolera
Paroles en Kirundi et leur traduction : ici
Une très belle découverte. 
À lire aussi l'article rédigé par un journaliste du Soir.

Le plus beau reste à venir ★★★★☆ de Hélène Clément


Éditions Albin Michel, mai 2017
554 pages

Résumé éditeur


Venus d’horizons différents, quatre adolescents se rencontrent au lycée, peu à peu soudés par leur fascination pour un prof d’Histoire que l’on dirait sorti du Cercle des poètes disparus.
Une personnalité géniale et hors-norme qui va libérer en eux les plus belles et les plus folles envies. Se surpasser, braver les obstacles, croire en soi… pour faire en sorte que les rêves deviennent réalité : grâce à lui, ils savent que le plus beau reste à venir.
Au plus près des émotions de l’adolescence, Hélène Clément nous invite à retrouver l’élan et la fougue de ces années-là, sur un air de Jean-Jacques Goldman, dans un roman qui évoque avec justesse le passage à l’âge adulte. Tendre et grave, une véritable ode à l’amitié qui réveille des rêves que l’on croyait enfouis.

Mon avis ★★★★☆


Un grand merci aux éditions Albin Michel et à Masse critique Babelio pour cette émouvante lecture.
J'ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, une parenthèse chaleureuse emplie d'espoir, de bons sentiments, d'amour et d'amitié. Pourtant, le roman débute par l'annonce d'un deuil, celle de Michel Verdier, professeur à l'écoute, aimant et aidant les plus fragiles, ceux que la vie n'a pas gâtés au démarrage. «Personne ne devrait voir ses rêves menacées par des questions d’argent, de soutien ou par la cruauté de ses pairs. Surtout pas à seize ans.» 


Rose Delacroix:

"Je voudrais un ami. 
Je voudrais partir d'ici.
Je voudrais une famille bien en vie (et une grande cuisine)."

Gustave Romanowicz
"J'aimerais être compris
J'aimerais quitter la région
J'aimerais faire carrière à Broadway"

Mallory Simon
"Disparaître,
Me barrer très loin,

Dessiner en paix."

Ce deuil va être l'occasion de retrouvailles, de raviver les souvenirs d'adolescence de quatre amis, de faire resurgir la fragilité de ces années de lycée, et nous pousse, nous lecteur, à nous interroger sur la force de l'amitié, et qu'en plus de prendre appui sur sa famille de sang, dans la vie, une famille de coeur apporte souvent un soutien tout aussi incommensurable et nécessaire. 

Un très beau récit empreint d'une belle humanité, une belle leçon de vie, d'amitié, que j'ai lue avec grand plaisir, qui m'a émue. Une belle écriture qui happe, qui suscite l'attachement aux personnages, et qui pousse à la réflexion, au questionnement, qui donne envie de croquer la vie à pleines dents, de partager davantage en famille, entre amis.

Un tout petit bémol, avec du recul, le manque de crédibilité dans la chute ... mais quand une lecture fait du bien, quand elle amène autant d'émotions, pourquoi parler de négatif ? Quel intérêt ? 

Une lecture pleine de chaleur, de tendresse, à savourer ... parce qu'elle fait du bien, tout simplement.
N'hésitez pas !
«Alors ils s'exécutent, haut et fort, 
ils braillent l'histoire de ce petit bonhomme, 
les rêves de sa vie,
 les prisons de son coeur. 
Petit bonhomme inspiré jour après jour 
de son souffle et de ses cris.

Petit bonhomme que je ne suis plus. 

Car loin des beaux discours et des grandes théories, 
ils ont changé ma vie.»


«Cultiver l'espoir intensifiait les déceptions.


Elle mangeait sa solitude depuis son sixième anniversaire, celui que ses parents avaient oublié. De retour chez elle après l'école, esseulée dans la cuisine, sans présents ni étreintes, elle avait cassé deux oeufs dans un bol, ajouté du chocolat , du sucre et trouvé du réconfort dans cette mixture.C'était plein d'amour le chocolat.

Je souris. Au tableau. À mon estomac qui semble se calmer. [...] À Ludo et ses surfeuses. À Loïc qui s'illumine face à sa mère.
À Jacques Brel et papa qui doivent trinquer, eux aussi.

Jamais je ne m'étais autant moqué d'être privé de dessert, mais cette charlotte était devenue ma nouvelle incarnation de la fragilité du bonheur. Une preuve concrète de plus que la vie basculait sans prévenir. Que nos préoccupations pouvaient passer du réalisateur d'un film à la souffrance d'un ami, en l'espace d'une seconde. Qu'il fallait absolument profiter de chaque instant de stabilité dont on disposait, en déguster chaque gramme de béchamel.

Je me suis replacé face à la route. J'étais au bord de la nausée. Je me suis concentré sur les lignes droites et régulières. Une infirmière m'avait dit un jour que quand le monde ne tournait plus rond, je devais trouver un repère immuable auquel m'accrocher, pour me rassurer. Elle avait désigné la frise animalière sur les murs de ma chambre. «Peu importe ce que tu vois sur l'électrocardiogramme ou sur le visage de tes parents, tant que les écureuils mènent la danse, tu ne dois pas avoir peur.» La signalisation routière manquait de couleurs, ou j'avais perdu ma naïveté parce que ma tentative n'a pas été concluante. J'étais terrifié.»