mercredi 6 décembre 2017

La fête au bouc ★★★★☆ de Mario Vargas Llosa

«Le peuple célèbre 
en grand enthousiasme 
la fête au Bouc 
le trente du mois de mai» 
On a tué le Bouc 
Merengue dominicain

Le Bouc, le «Chef», le «Père de la Nouvelle Patrie»...un monstre adulé, applaudi, mythifié ... l'instaurateur d'un régime dictatorial, bâti sur la corruption de certains hommes capables du pire pour garder leurs privilèges, pour garder la vie aussi «tout simplement». Est-ce inconcevable de vouloir rester en vie ? Exister ? De ne pas vouloir «sentir le froid» ? Mario Vargas Llosa réussit un tour de force en nous démontrant comment un homme, en usant de ces atouts de séducteur, de charmeur parvient à gagner les faveurs de la majorité d'un peuple, car c'est de cela dont il s'agit,Trujillo a été appelé et aimé par cette majorité, comme bien des dictateurs avant et après lui, a pu instaurer la terreur, et ainsi à soumettre tout un peuple aux ordres, et cela va de soi, nécessairement, à le soumettre à l'insoutenable. Trujillo a régné pendant plus de trente ans, a asservi, assassiné, torturé, poussé au suicide tant d'êtres humains...
«Comment était-ce possible, papa ? Qu'un homme comme Froilan Arala, cultivé, expérimenté, intelligent, en vienne à accepter ça. Qu'est-ce qu'il leur faisait ? Qu'est-ce qu'il leur donnait , pour transformer don Froilan, Chirinos, Manuel Alfonso, toi, tous ses bras droits et gauches, en chiffes molles ?»
Le roman est construit autour de trois récits, celui de l'assassinat de Trujillo, celui de ses derniers jours et celui, ô combien émouvant, d'une jeune fille Urania, fille d'un haut dignitaire du régime, qui revient à Saint Domingue, pour régler en quelque sorte ses comptes devant son père, alité et malade, qui assiste, impuissant, aux déballages des souvenirs, atroces pour la plupart, des ressentiments de sa fille, de ses meurtrissures, et nous livrer, à nous-lecteurs, un témoignage violent de ce qu'a pu être la vie sous la dictature de Trujillo pour une jeune fille, pour les familles, pour tout un peuple.
«Sais-tu pourquoi je n'ai jamais pu te pardonner ? Parce qu tu ne l'as jamais vraiment regretté. Après avoir servi le Chef durant tant d'années, tu avais perdu tout scrupules, toute sensibilité, toute trace de rectitude. A l'image de tes collègues. Et peut-être du pays entier. Était-ce la condition sine qua non pour se maintenir au pouvoir sans mourir de dégoût ? Perdre son âme, devenir un monstre comme ton Chef. Rester impassible et content...»
L'entame de cette lecture nécessite un peu de concentration pour comprendre la structure et s'imprégner des événements qui se déroulent sous nos yeux. L'auteur usent de nombreux flashbacks.
J'ai noté quelques erreurs de traduction et d'orthographe, qui n'enlèvent rien à la qualité de ce grand roman.
A lire, nécessairement.

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«Le chef a trouvé au départ un petit pays ravagé par la guerre des chefs, sans loi ni ordre, appauvri, qui perdait son identité envahi par ses voisins affamés et féroces. Traversant à gué le fleuve Masacre, ils venaient voler biens, animaux, maisons, ôtaient le pain de la bouche de nos ouvriers agricoles, pervertissaient notre religion catholique avec leur diabolique sorcellerie, violaient nos femmes, adultéraient notre culture, notre langue et les coutumes occidentales et hispaniques en nous imposant les leurs, africaines et barbares. Le Chef a coupé le nœud gordien : «Ça suffit !» Aux grands maux, les grands remèdes ! Non seulement il justifiait ce massacre d'Haïtiens de 1937, mais il le tenait pour un haut fait d'armes du régime. Cela n'a-t-il pas empêché la république de se prostituer une seconde fois dans son histoire à ce voisin rapace ? Qu'importe la mort de cinq, dix, vingt mille Haïtiens s'il s'agit de sauver un peuple ?
La maisonnette de la rue César Nicolas Penson, au coin de la rue Galvan, ne recevra plus de visiteurs dans ce vestibule d'entrée toujours orné de la statuette de la Vierge d'Altagracia avec cette plaque de bronze ostentatoire : «Dans cette demeure Trujillo est le Chef». Où l'as-tu remisée, cette preuve de loyauté ? L'as-tu jetée à la mer comme les milliers de Dominicains qui l'avaient achetée et suspendue à l'endroit le plus visible de la maison, pour que personne ne puisse douter de leur fidélité au Chef, et qui, lorsque le charme n'opéra plus, voulurent en effacer la trace, honteux de ce qu'elle représentait: leur lâcheté. Je parie que tu l'as fait disparaître toi aussi, papa.
C'était quelque chose de plus subtil et indéfinissable que la peur : cette paralysie, l'endormissement de la volonté, de la raison et du libre arbitre que ce personnage ridiculement tiré à quatre épingles, à la voix de fausset et aux yeux d'hypnotiseur, exerçait sur les Dominicains pauvres ou riches, cultivés ou incultes, amis ou ennemis, c'est bien cela qui l'avait retenu là, muet, passif, à écouter ces mensonges, spectateur solitaire de cette comédie, incapable de traduire en actes sa volonté de sauter sur lui pour en finir avec le cauchemar que vivait son pays. 
C'était peut-être vrai qu'en raison des désastreux gouvernements qui avaient suivi, beaucoup de Dominicains avaient maintenant la nostalgie de Trujillo. En oubliant les abus, les assassinats, la corruption, l'espionnage, l'isolement, la peur : l'horreur devenue un mythe.«Tout le monde avait du travail et il n'y avait pas toute cette criminalité.»
- Cette criminalité existait bel et bien papa, dit-elle en cherchant le regard de l'invalide qui se met à ciller. Il n'y avait pas autant de voleurs à entrer dans les maisons, ni tant d'agressions dans les rues, pour arracher sacs, montres ou colliers aux passants. Mais les gens étaient tués, frappés, torturés ou disparaissaient. Même ceux qui étaient le plus acquis au régime. Tiens, le fils par exemple, le beau Ramfis, que de crimes a-t-il commis ! Et comme tu tremblais qu'il ne pose les yeux sur moi !»

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Quatrième de couverture

Que vient chercher à Saint-Domingue cette jeune avocate new-yorkaise après tant d'années d'absence ? Les questions qu'Urania Cabral doit poser à son père mourant nous projettent dans le labyrinthe de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, au moment charnière de l'attentat qui lui coûta la vie en 1961. Dans des pages inoubliables - et qui comptent parmi les plus justes que l'auteur nous ait offertes -, le roman met en scène le destin d'un peuple soumis à la terreur et l'héroïsme de quatre jeunes conjurés qui tentent l'impossible : le tyrannicide. Leur geste, longuement mûri, prend peu à peu tout son sens à mesure que nous découvrons les coulisses du pouvoir : la vie quotidienne d'un homme hanté par un rêve obscur et dont l'ambition la plus profonde est de faire de son pays le miroir fidèle de sa folie.
Jamais, depuis Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa n'avait poussé si loin la radiographie d'une société de corruption et de turpitude. Son portrait de la dictature de Trujillo, gravé comme une eau-forte, apparaît, au-delà des contingences dominicaines, comme celui de toutes les tyrannies - ou, comme il aime à le dire, de toutes les «satrapies». Exemplaire à plus d'un titre, passionnant de surcroît, La fête au Bouc est sans conteste l'une des œuvres maîtresses du grand romancier péruvien.

Editions Gallimard, avril 2002
604 pages
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan


Mario Vargas Llosa (Arequipa, 1936) est l'auteur de Conversation à «La Cathédrale» (1973), de La tante Julia et le scribouillard (1980), de La guerre de la fin du monde (1983) et des Cahiers de don Rigoberto (1998), parmi la vingtaine d’œuvres à son actif qui ont fait sa réputation internationale. Il est aussi l'essayiste lucide et polémique d'Un barbare chez les civilisés (1998) et de L'utopie archaïque (1999). 
Il est lauréat du prix Nobel de littérature 2010 «pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec».

jeudi 2 novembre 2017

Le triomphe de Thomas Zins ★★★★☆ de Matthieu Jung

Une belle découverte pour moi et pour laquelle je remercie vivement les éditions Anne Carrière et Babelio Masse critique. Un moment de lecture assez troublant, parfois déroutant, assurément très dense, une plongée réelle et vertigineuse, dans la France des années 1980, de l'ère Mitterrand, dans une société qui broie les singularités.

Un pavé de 750 pages (un peu long et fastidieux, peut-être aurait-il mérité d'être raccourci quelque peu) que j'ai dévoré, les pages se tournent très facilement, et il a été impossible pour moi de fausser compagnie à Thomas Zins, le héros, l' anti-héros surtout de cet opus ô combien intrigant. 

Ah cette période déstabilisante et inconstante de l'adolescence, empreinte d’ambiguïté (à l'instar de Thomas, personnage tendre et insensible, fragile et solide à la fois), de doutes comme de rêves, d'interrogations, une période d'initiation, de construction ... dans la rupture parfois, et les désillusions; elle en a fait couler de l'encre. Se révéler aux autres, à soi-même, avec ses différences, ses propres désirs et aspirations, et s'assumer tel que l'on est, ouvertement, et ainsi prendre le pouvoir sur sa propre vie, même si elle se révèle être aux antipodes des standards de la société et d'autrui...Un challenge déjà pas évident à relever à l'âge adulte, alors en pleine puberté, une mission difficile, voire impossible ... pour Thomas Zins. 
«Ils sont là à nous casser les couilles avec leurs droits de l'homme et tutti quanti, mais la vérité c'est qu'un être humain, suffit de le faire souffrir suffisamment fort et suffisamment longtemps pour le transformer en une gentille petite chiffe molle bien obéissante. On peut tuer quelqu'un rien qu'en lui parlant. Quelqu'un à qui tu répètes à longueur de temps quelque chose qu'il ne parvient pas à supporter, s'il n'entend plus jamais nulle part dire le contraire, au bout d'un moment il meurt. Soit il se suicide, soit il tombe malade et il meurt.»
Le triomphe de Thomas Zins est un roman d'apprentissage original, aux notes sombres, que je qualifierais davantage de roman de dés-apprentissage ! Car sans vouloir trop en dire, c'est bien d'une descente aux enfers dont le lecteur se rend témoin en tournant les pages de ce roman.

L'écriture de Matthieu Jung est captivante, riche, très recherchée, le vocabulaire des adolescents de l'époque côtoie un langage parfois très soutenu (morigéner, puînée...un vocabulaire que l'on n'emploie pas tous les jours !), et les portraits des protagonistes sont saisissants.

J'ai aimé les passages que Matthieu Jung insère dans son récit, qui évoquent Tchernobyl ou encore Hiroshima (évoqué dans un très court et édifiant passage ) ou qui relatent certains pans de la vie du grand-père et du père de Thomas Zins, nous donnant notamment des détails très intéressants sur la Guerre d'Indochine et les conflits qui ont impliqué la France, et sur le retour malheureux en France des soldats impliqués dans ces conflits, traités en paria et traînés aux gémonies.
«Un zéro, broyé sans recours par l'Histoire. Dans les manuels scolaires, prévaudrait désormais la version des faits succincte et manichéenne forgée par les gaullistes : pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Indochine était un repaie de colons véreux (tautologie) et de pétainistes veules (pléonasme). Dans cette atmosphère méphitique, la graine de héros germait mal.»
Je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous ce bouleversant passage sur Hiroshima, qui m'a profondément chamboulée et émue aux larmes :
«Si Enola Gay n'avait pas largué «Little Boy», papa serait mort. [...] «S'il n'y avait pas eu Hiroshima, nous ne serions jamais revenus d'Indochine.» Les Japs auraient exterminé les Blancs, jusqu'au dernier. Ou bien ils auraient laissé les Viets fanatiques exécutés la besogne. La cité Herault, à grande échelle. Dans la marmite bouillante, la marmaille. [...] Si plusieurs dizaines de milliers d'êtres humains n'avaient pas été pulvérisés en quelques secondes, les 6 et 9 août 1945, si des innocents n'avaient pas vu leur peau fondre comme un plastique surchauffé puis se décoller de leur chair en lambeaux noirâtres, si les rescapés n'avaient pas agonisé durant des semaines, rien n'existerait de ce qui est aujourd'hui. Dans les visages de ceux qui n'étaient pas morts sur le coup, les orbites elles-mêmes avaient disparu. En lieu et place des narines et de la bouche, ne subsistaient plus que trois orifices informes, par où circulaient d'ultimes, d'atroces souffrances.Quelle cause mérite-t-elle que tant de martyrs éprouvent ces indescriptibles souffrances ? Imagine que cinquante méduses t'injectent simultanément leur venin. Ou bien pose trois secondes sur ton vente la semelle d'un fer à repasser réglé à pleine puissance. A lors tu sauras à quel prix tu as payé ta vie et à quels procédés, pour se perpétuer, l'humanité recourt.»
Ces courts chapitres, imbriqués dans le récit, n'ont pas de réel lien avec la trame, mais ils n’enlèvent rien à la qualité de cet opus, je dirais même qu'ils ajoutent de la substance et de la profondeur à ce roman. Assurément, un roman d'une grande qualité. Thomas Zins, un être insaisissable ... saisissant, qui ne va me quitter de si tôt ! A découvrir !


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«L'acné juvénile, une taille inférieure de presque dix centimètres à la moyenne nationale, zéro roulage de pelle au compteur et un dépucelage inenvisageable pour cause d'atrophie zobienne auraient démoli n'importe qui, surtout si on ajoute à ces tares un zozotement, des jambes arquées et des cheveux si noirs qu'en cinquième Noëlle Gaudel traitait Thomas de Portugais!Seulement un dur à cuir comme Zins ne s'avoue pas vaincu devant l'adversité. Il rame fort contre le courant pour quitter la mauvaise passe.
Cet entêtement, chez les prolétaires, à confondre miches et nichons, à cause de l'assonance de ces deux noms communs...La simple lecture d'un San Antonio permet pourtant de vérifier que «miches» ne signifient pas «seins» mais «fesses»!
Il n'avait plus autant reniflé depuis la quatrième, le jour où le père Goriot a rendu l'âme à la pension Vauquer sans avoir embrassé un dernière fois ses filles, drame à la suite duquel Thomas Zins a résolu d'abandonner la carrière de footballeur professionnel pour devenir écrivain. Oui, Honoré de Balzac a convaincu le collégien que rien désormais sur terre ne lui procurerait plus de joie que d'agencer des mots en phrases, et des phrases en chapitres, et des chapitres en romans, afin de provoquer émotions violentes et méditations fécondes chez ses «frères humains».
Alors, insurgé sans émeute, diplômé en solitude, encerclé de boudins, l'atrophié zobien Thomas Zin a choisi l'exil.
Ce que sa mère peut énerver Thomas, parfois...Elle et ses amies fustigent sans arrêt les bonshommes, n'empêche qu'à l'heure d'aller se faire trouer la peau sur le champ de bataille, elles ne se bousculeront pas au portillon. Jusqu'à preuve du contraire, les cimetières militaires ne sont pas peuplées de femmes. Ce ne sont pas des poilues qui reposent, anonymes, sous les milliers de croix blanches alignées dans la campagne meusienne. Il est certes affreux de perdre un fils ou un mari ou un frère, mais quand on est une mère éplorée ou une veuve éplorée ou une sœur éplorée la vie continue, alors que quand on est mort, on est mort.[...] Quelle perspective atroce, de mourir à la fleur de l'âge, sans avoir connu l'amour !
Les battements de son coeur s'accélèrent. Il transpire, maintenant ! Il va puer le fauve, à ce train-là. Qu'est-ce que tu veux, bon sang ? C'est satisfaisant, peut-être de te tripoter ta nouille chinoise avant de t'endormir en ressassant les occasions manquées de la journée ? Tu l'aimes, ta vie ? Que préfères-tu ? Rester un éternel adolescent qui se réfugie dans l'imaginaire ou te colleter à la réalité pour infléchir le cours des événements ? Après l'enterrement du père Goriot, est-ce que Rastignac rentre pleurnicher à la pension Vauquer ? Non. En contemplant Paris du sommet d'une colline, il déclare : «À nous deux maintenant !»
- Ah ! socialiste ! Tu veux que je te dise ? Ton Mitterrand, c'est un sâpré salopard. Il nous a fait de belles promesses pour se faire élire, et maintenant, à Pompey, à Neuves-Maisons, il veut nous fermer les aciéries. Mais pas question, pas question. On le laissera pas faire, à la C.G.T.Comment reprocher son égarement idéologique à ce brave mais inculte prolétaire, dont les œillères du stalinisme réduisent le champ de vision historique ? 
Avec l'amour, on guérit de tout.De tout.
Les bourgeois sont bourrés de défauts, d'accord, mais ils connaissent les bonnes manières. À peu près leur seule vertu, d'ailleurs, à ces vachards. Mamie, par exemple. L'exploitation ouvrière, elle s'en tamponne le coquillard, n'empêche qu'à table, si papa sauce son assiette avec un morceau de pain qu'il a planté au bout de sa fourchette, elle s'exclame : «Serge enfin! Où as-tu attrapé cette manie ? » Bientôt, au contact de cette grand-mère de compétition, Céline apprendra à son tour les règles de savoir-vivre.
Durand, un lieutenant homosexuel, s'est attiré les faveurs d'un officier japonais qui, contre paiements en nature, l'a autorisé à organiser un juteux marché noir de denrées alimentaires. Pour les brebis galeuses de cette engeance-là, la devise qui prévaut ici se résume à : «Chacun pour sa peau». L'infortune agit sur les âmes avec l'implacable efficacité d'un révélateur chimique.  
- Comment ça, tu ne te marieras jamais ?- Non, le mariage c'est pour les bourgeois.Quand mamie prend cet air pincé, là, ça signifie qu'elle est vexée, donc que son petit-fils a vidé juste. Bien fait. De temps en temps, elle traite maman de haut, bien lui faire comprendre que papa, l'aîné des enfants Zins, a commis une erreur en la choisissant pour épouse. Et pourquoi a-t-il commis une erreur ? Parce-que maman vient d'une classe inférieure et qu'elle ignore tout des codes sociaux requis. Elle dit ce qu'elle pense, notamment. Or tu ne sais jamais ce que pensent les bourgeois. Si tu commets une gaffe devant eux, ils ne t'en feront pas la remarque, mais ton impair sera noté dans le grand registre invisible qu'eux seuls compulsent et, jusqu'à ton dernier souffle, tu seras catalogué dans la catégorie de «plouc» ou «malotru», et tricard à jamais. 
Parcours magique quotidiennement renouvelé, bonheur de flâner dans les librairies d'occasion lorsque y règne le calme feutré qui précède la fermeture, joie de picorer quelques pages d'un livre au titre attirant, allégresse de dénicher un joyau signé Cavafy, Gripari ou Peyreffitte, bohème déclinante d'un Paris où, les uns après les autres, les cinémas d'art et d'essai et les librairies d'occasion ferment et sont rachetés par de cupides marchands du Temple qui viennent écouler leurs stocks de vêtements. D'ici la fin du mois, les guirlandes de Noël auront terminé de défigurer la ville.
Col roulé Benetton bleu ciel rentré dans son 501, ceinture Façonnable en tissu bleu marine traversé d'une bande rose pâle horizontale et cuir lisse marron foncé aux deux extrémités avec boucle arrondie dorée, mocassins Sebago bleu marine cousus main sur semelle cuir, achetés sept cent cinquante francs chez Caractère, Burlington bleu foncé à losanges blanc et bleu marine, liserés jaunes. En principe, il est paré.
Quand on est adolescent, on ne s'habille pas en fonction de ses goûts, on se contente d'imiter les autres afin d'éviter les bâches - un minimum de jugeote permet de le deviner.
Les doigts croisés derrière sa nuque, il s'applique à distinguer, sur l'écran sombre et infini qui a été déroulé au-dessus de lui, le graphisme étincelant des constellations.»

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Quatrième de couverture

Thomas Zins a quinze ans et il ambitionne de devenir enfin un homme. Le jour de son entrée en seconde, une aventure s’offre à lui, promesse d’un amour absolu, d’un amour de légende. Elle s’appelle Céline Schaller, elle a « de magnifiques yeux gris-bleu, soulignés d’un trait de maquillage trop appuyé, qui donne à son visage quelque chose de vulgaire ». Au premier regard qu’elle pose sur lui, Thomas vibre de tout son être. Dans ce frisson, il puise l’énergie de déplacer les montagnes. Mais à peine a-t-il triomphé que le jeune conquérant fait l’amère expérience de l’insatisfaction. Il lui faut plus, il lui faut tout ! Prêt à vendre son âme à quiconque se propose de le guider dans sa quête de succès mondains et érotiques, il devient la proie de corrupteurs plus aguerris que lui. Mauroy, Fabius et Chirac se succèdent à Matignon. Renaud, Gainsbourg et les Rita Mitsouko occupent les premières places du « Top 50 ». Bernard Giraudeau, Gérard Lanvin et Valérie Kaprisky se partagent le haut des affiches de cinéma. Thomas Zins, pour sa part, passe les « années Mitterrand » à saccager son rêve. Moderne en diable par les dévoilements qu’il opère, le roman d’apprentissage que nous offre Matthieu Jung nous ramène aussi aux classiques du genre, puisque sa figure centrale est celle d’un grand héros romantique.

Editions Anne Carrière, août 2017
750 pages
Prix de la feuille d'or 2017 au Livre



Matthieu Jung est né à Nancy et vit à Paris. Il est l’auteur de Principe de précaution (Stock, 2009) et de Vous êtes nés à la bonne époque (Stock, 2011).




mercredi 1 novembre 2017

L'Art de perdre ★★★★★♥ de Alice Zeniter

«... entre ces poussières, comme une pâte, 
comme du plâtre qui se glisserait ans les fentes, 
comme les pièces d'argent que l'on fond sur la montagne 
pour servir de montures aux coraux parfois gros 
comme la paume, il y a les recherches menées par Naïma
 plus de soixante ans après le départ d'Algérie 
qui tentent de donner une forme, 
un ordre à ce qui n'en a pas, n'en a peut-être jamais eu.»
Naïma, petite fille de harkis, vit en France. Ses origines lui ont été tues, passées sous silence, le silence de la honte, de la peur, un silence que Naïma tentera de comprendre et de taire. 
Et c'est à coup de flash-backs, qu'Alice Zeniter nous fait découvrir l'histoire de cette famille, ce qui l'a poussée à fuir l'Algérie et amenée, en 62, à fouler le sol français. Alice Zeniter remet les pendules à l'heure avec l'Histoire de France, et rétablit, au travers de cette saga familiale sur trois générations, une vérité historique. 
Grâce à la littérature, l'Histoire s'exprime, grâce à la littérature, les silences, les zones d'ombre sont comblés, et elle nous permet, à nous lecteurs, de mieux comprendre l'Histoire, notre histoire passée et ses conséquences sur le présent, ses blessures. 
La Guerre d'Algérie est une période charnière de l'histoire contemporaine française, et pourtant, peu connue. Sauf erreur, elle n'était pas au programme des cours d'histoire du collège et lycée dans les années 90, ou en tout cas, si cette période l'était, je n'en garde aucun souvenir. Un sujet controversé, pour lequel les débats sont encore vifs, et qui ne s'intègre pas dans l'enjeu de mémoire... Pas évident, peut-être, d'évoquer la violence coloniale française, de mettre en lumière des événements jusque là censurés, occultés, niés. 
«Personne ici n'ignore ce qui s'abat quand la France se met en colère. L'autorité coloniale a veillé à ce que sa puissance punitive marque les mémoires. En mai 1945, lorsque la manifestation de Sétif a tourné au bain de sang, le général Duval - capable de mesurer son propre impact sur la population - a déclaré au gouvernement : je vous ai donné dix ans de paix. Au moment où la région du Constantinois sombrait dans le chaos et les cris, certains des hommes de l'Association défilaient sur les Champs-Elysées à grands éclats de cuivre. Sur la large avenue parisienne, ils paradaient, avançaient à pas rythmés, en héros de la patrie. Les femmes agitaient les mains et les mouchoirs. A Sétif, les corps troués étaient alignés sur les bords de route et comptés par l'armée française qui refuserait toujours d'en donner le nombre exact. Ils n'ont pas oublié. Sétif, c'est le nom d'un ogre terrifiant qui rôde, toujours trop proche, dans un manteau à l'odeur de poudre aux pans ensanglantés.»
Pas évident de dire la réalité coloniale...
Alice Zeniter, tout en profondeur, nuances et subtilités, avec empathie, délicatesse, force et courage aussi, et avec une exigence littéraire remarquable, nous donne une édifiante idée de cette réalité, et délivre un message fort. Nous portons en chacun de nous, une manière différente de penser et disposons, selon l'époque, le moment, à chaud, d'outils de penser différents qui nous amène à faire des choix, nos propres choix, pas toujours les bons, peut-être, et sans que l'on ait l'impression, parfois, de choisir ... un camp. 
«Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise. Peut-être, d'ailleurs, que l'on ne choisit jamais, ou bien moins que ce que l'on voudrait. Choisir son camp passe beaucoup de petites choses, des détails. On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant, c'est ce qui arrive. Le langage joue une part importante. Les combattants du FLN, par exemple, sont appelés tout à tout fellaghas et moudjahidines. Fellag, c'est le bandit de grand chemin, le coupeur de route, l'arpenteur des mauvaises voies, le casseur de têtes.Moudjahid, en revanche, c'est le soldat de la guerre sainte. Appeler ces hommes de fellaghas, ou des fellouzes, ou des fel, c'est - au détour d'un mot - les présenter comme des nuisances et estimer naturel de se défendre contre eux. Les qualifier de moudjahidines, c'est en faire des héros.»
Un très grand roman, toujours en lice pour le Goncourt, et qui mériterait de l'obtenir.
Un grand merci à Babelio, aux éditions Flammarion et à Alice Zeniter pour ce grand moment de lecture.


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«Une ancienne tradition kabyle veut que l'on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l'on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne, on interdit tout à fait de prononcer des nombres. Le jour où les Français sont venus recenser les habitants du village, ils se sont heurtés au silence des vieilles bouches : Combien d'enfants as-tu eu ? Combien sont restés vivre avec toi ? Combien, combien, combien... Les roumis ne comprennent pas que compter, c'est limiter le futur, c'est cracher au visage de Dieu.
Les garçons s'écartent aussitôt mais ne s'enfuient pas [...] Ils s'écartent tout simplement, parce que la présence d'un adulte rompt l'existence du cercle qui n'est un cercle que de garçons, tient par la magie de l'enfance et s'effondre quand les grands veulent l'approcher (parfois, cela serre le coeur d'Ali, parfois cela serrera le coeur de Hamid : cette frontière qu'on ne peut franchir qu'une fois, dans un seul sens).
Malgré le ressentiment, malgré les disputes, la famille opère comme un groupe uni qui n'a pas d'autre but qu celui de durer. Elle ne cherche pas le bonheur, à peine un tempo commun, et elle y parvient. Les saisons la rythment, les gestations des femmes ou celle des animaux, les cueillettes, les fêtes du village. Le groupe habite un temps cyclique, sans cesse répété, et ses différents membres accomplissent ensemble les boucles du temps. Ils sont comme les vêtements d'une même lessive qu'emporte le tambour de la machine à laver et qui finissent par ne plus former qu'une seule masse de textile qui tourne et tourne encore.
C'est ça une guerre d'indépendance : pour répondre à la violence d'une poignée de combattants de la liberté qui se sont généralement formés eux-mêmes, dans une cave, une grotte ou un bout de forêt, une armée de métier, étincelante de canons en tous genres, s'en va écraser des civils qui partaient en promenade.
Le mariage, c'est un ordre, une structure. L'amour, c'est toujours le chaos - même dans la joie. Il n'a rien d'étonnant à ce que les deux n'aillent pas de pair. Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on choisisse de construire sa famille, son foyer, sur une institution qui est durable, sur un contrat évident plutôt que sur le sable mouvant des sentiments.- L'amour, c'est bien, oui, dit Ali à son fils, c'est bon pour le coeur, ça fait vérifier qu'il est là. Mais c'est comme la saison, ça passe. Et après il fait froid.
Regardez bien tout ce qui se trouve autour de vous, fabriquez-vous des souvenirs de chaque branche, de chaque parcelle, car on ne sait pas ce qu'on va garder. Je voulais tout vous donner mais je ne suis plus sûr de rien. Peut-être que nous serons tous morts demain. Peut-être que ces arbres brûleront avant que j'aie réalisé ce qui se passe. Ce qui est écrit nous est étranger et le bonheur nous tombe dessus ou nous fuit sans que l'on sache comment ni pourquoi, on ne saura jamais, autant chercher les racines du brouillard.
Sur les zones fantômes, vidées de leurs habitants, on lâche des bombes et parfois du napalm. Naïma n'en croira pas ses yeux quand elle lira cette information, tant elle a toujours été persuadée que le liquide meurtrier appartenait à une autre guerre, plus tardive, qui en aurait eu l'exclusivité. Les militaires, entre eux, parlent de«bidons spéciaux».Cette guerre avance à couvert sous les euphémismes.
Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l'est la foule qui cherche à embarquer et qui s'agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus de derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d'obtenir une place, ils le sont un peu moins.

Naïvement, elle pense que les coupables des attentats ne réalisent pas à quel point ils rendent la vie impossible à toute une partie de la population française - cette minorité floue dont Sarkozy a dit à la fin du mois de mars 2012 qu'elle était musulmane d'apparence. Elle leur en veut de prétendre la libérer alors qu'ils contribuent à son oppression. Elle répète ainsi un schéma historique de mésinterprétation, amorcé soixante ans plus tôt par son grand-père. Au début de la guerre d'Algérie, Ali n'avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l'armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n'avait pas pensé. Il n'a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d'Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu'en tuant au nom de l'islam, elles provoquent une haine de l'islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peu bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n'est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c'est précisément ce qu'ils veulent : que la situation devienne insoutenable pour tous les basanés d'Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre.
... Hamid a voulu devenir une page blanche. Il a cru qu'il pourrait se réinventer mais il réalise parfois qu'il est réinventé par tous les autres au même moment. le silence n'est pas un espace neutre, c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes.
La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste acceptées l'idée qu'il ne fallait pas qu'elles les fassent. Tu as vu à Alger le nombre de terrasses où il n'y a que des hommes ? Ces bars ne sont pas interdits aux femmes, il n'y a rien pour le signaler et si j'y entre, le personnel ne me mettra pas dehors, pourtant aucune femme ne s'y installe. De même qu'aucune femme ne fume dans la rue - et ne parlons pas de l'alcool. Moi je dis que tant que la loi ne me défend pas les choses, je continuerai à les faire, dussé-je être la dernière Algérienne à boire une bière tête nue.
Mais peut-être qu'Ali n'est pas fou, se dit Naïma...Peut-être que la douleur lui donne le droit de crier, ce droit qu'il n'a jamais pris auparavant. Peut-être que, parce qu'il a mal à son corps pourrissant, il trouve enfin la liberté de hurler qu'il ne supporte rien, ni ce qui lui est arrivé ni cet endroit où il est arrivé. Peut-être qu'Ali n'a jamais été aussi lucide que lorsqu'il insulte ceux qui ouvrent sa porte. Peut-être que ces cris ont été étouffés quarante ans parce qu'il se sentait obligé de justifier le voyage, l'installation en France, obligé de masquer sa honte, obligé d'être fort et fier face à sa famille, obligé d'être le patriarche de ceux qui pourtant comprenaient mieux que lui le français. Maintenant qu'il n'a plus rien à perdre, il peut gueuler.»
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Quatrième de couverture

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?
Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?
Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Editions Flammarion, août 2017
507 pages
Prix littéraire Le Monde 2017
Prix des libraires de Nancy-Le Point 2017



Alice Zeniter est née en 1986. Elle a publié quatre romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013) qui a reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l'express et le prix de la Closerie des Lilas et Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), prix Renaudot des lycéens. Elle est dramaturge et metteur en scène.





Un grand merci à Babelio et à Alice Zeniter 
pour cette intéressante et chaleureuse rencontre 

En plus => un documentaire cité par Alice Zeniter : L'Avocat de la terreur par Barbet Schroeder

En 62, Ali et sa famille posent le pied en France,
 dans le camp de Joffre (ou camp de Rivesaltes), un enclos de fantômes. 
«Leur histoire en France commence dans un carré de toile et de barbelés.»

mercredi 18 octobre 2017

Seuls sont les indomptés ★★★★★♥ de Edward Abbey

Superbe lecture, superbe plume, une troisième rencontre avec Edward Abbey qui se solde de nouveau par «Waouh» ! 

Je continue de marcher sur les pas d'Edward Abbey. Après «Le feu sur la montagne», sublime et «Désert solitaire», et bien, sublime aussi !, j'ai voulu découvrir ses premiers écrits, comment il avait commencé, quels furent ses premières pensées couchées sur papier. Mettait-il déjà en exergue la force d'une amitié solide ? Décrivait-il déjà si merveilleusement bien les grands espaces sauvages qu'il affectionnait tant ? Avions-nous déjà envie de chevaucher aux côtés de ces personnages aux caractères bien trempés, avides de libertés, de les suivre dans leur combat face à la modernité omniprésente et destructrice ? Sentions-nous déjà la rage qui les animent devant les désastres engendrés par le progrès ?  Allais-je être de nouveau chamboulée, bouleversée par ses mots ? Force est de constater que oui ! 

Edward Abbey distille amour et bienveillance, il allie subtilement poésie et colère, dissémine des touches d'humour et d'ironie pour alléger la rage qui anime ses personnages. En l’occurrence, dans cet opus, Jack Burns, cow-boy solitaire, un indompté au coeur tendre, un réfractaire qui aspire à un mode de vie en osmose avec la Nature, sans artifice, dans des endroits où l'homme blanc n'a jamais mis les pieds (en dehors des toilettes pour femmes !), un Professionnel de la débrouille, prisonnier de la réalité, en quête d'un tunnel pour retourner dans son univers onirique de gamin, un monde de grands espaces, de chevaux et de soleil. Mais un homme dévoué à son ami, Paul Bondi. Ils ont tous deux déjoué la loi militaire en vigueur sur le territoire américain en ne s'inscrivant pas à la conscription en septembre 1948. Paul a été rattrapé par la justice et mis en cellule pour quelques années. Jack chevauchera alors des journées entières à travers les plaines du Nouveau-Mexique pour rejoindre la ville, et tenter de libérer son ami. S'en suivront des dialogues forts et poignants entre les deux hommes, chacun ayant suivi un chemin différent depuis l'époque où ils étaient étudiants, et ayant ainsi une vision divergente de la vie, de la justice, des obligations. L'un est prêt, a toujours été prêt à tourner le dos à la justice, libre de penser, d'agir, de choisir par lui-même; l'autre, davantage philosophe, et plus à même d'emprunter le chemin vers le conformisme.
« - [...] Chaque fois que je me retrouve en cabane, je ne pense qu’à une chose.- À sortir ?- Exact.Tu ne seras jamais philosophe, dit Bondi. Pas à ce rythme-là. Seul un philosophe peut transcender ces barreaux et ces murs sans quitter son corps. Ni même ouvrir les yeux.  Malgré la surprise et le ravissement de ces retrouvailles, Bondi avait conscience de la présence d'une troisième partie, le moniteur objectif de son cerveau, qui inspectait et jaugeait avec un certain détachement critique, l'apparence, le discours et les réactions de son vieil ami. Il semblait un peu lent, remarqua le moniteur, comme émoussé par trop de vent, de soleil, et de n'avoir eu pour compagnie que des animaux - comme s'il n'avait pas encore totalement de son rêve du loup sauvage, avec son rocher et son ombre noir. Une concentration artificielle au sein du monde naturel.Je serais peut-être jamais philosophe, admit Burns. Mais il y a une chose pire encore, une seule. C’est que toi t’en seras toujours un. »
La suite nous embarque dans une chasse à l'homme sans merci, une traque haletante, démente, inimaginable. On ne joue pas avec le gouvernement américain, l'obéissance est due, toute forme de rébellion, tout manquement aux règles met le feu aux poudres, une fois l'engrenage de la répression lancé, il est difficile de le contrer, de le stopper... Ce roman a finalement traversé le temps sans prendre une ride ;-)

Merci Edward Abbey, merci aux éditions Gallmeister de nous offrir cette pépite ... et tant d'autres.

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«Comme tous les bêtes cow-boys d'aujourd'hui et d'hier,ils se nourrissaient de sable, de cactus et de gnons,et le jour de la paye d'une pute qui sent l'oignon.
Le silence était intense, brûlant, infini. L'homme entendait ce silence, ou ce qui semblait être la musique de ce silence, le chant du sang dans ses oreilles.
Il regarda au sud : le sommet de la montagne s’incurvait vers l’est, puis de l’ouest, descendait en paliers tranquilles dans l’ombre de Scissors Canyon à vingt kilomètres. Au-delà se dressaient les pics pyramidaux, bleus et embrumés des Manzano et une chaîne de montagnes indomptées qui s’étirait sur cent kilomètres vers le Mexique. Burns scruta au sud, loin au sud, jusqu’à ce que sa vue se trouble de désir impatient, et que le pincement de son cœur lui remonte dans la gorge.
Le soleil était maintenant bas sur l'horizon occidental, globe de feu s'enfonçant entre les cônes noirs de deux volcans éteints : une immense onde de lumière recouvrait le désert, noyant les peupliers de Virginie, les masures d'adobe, les saules roux des berges des canaux, se déversant sur la mesa, se mélangeant au fer et au granit des escarpements montagneux à quinze kilomètres de distance.
De l’autre côté du fleuve, à des kilomètres de là, la ville attendait, s’ébrouait doucement et en silence - vagues volutes de fumée et de poussière, éclats d’objets en mouvement renvoyant le soleil, ombres mouvantes - pas complètement réveillée et trop lointaine pour se faire entendre. Dans la lumière du petit matin, vue depuis l’ouest par l’homme adossé à son genévrier, la ville était une flaque d’ombre bleu-gris indistincte, aux marges floues, aux extrémités sud et est invisibles, toutes fondues sous les vastes ailes de l’ombre des Sangre Mountains.
Car bien sûr, c'est un cauchemar. J'en déteste chaque minute. J'en suis profondément malade - mais je ne peux pas fuir. J'ai trop d'engagements à tenir, trop de faiblesses, trop d'idées optimistes. [...] Optimistes ? continua-t-il. Non, pas vraiment. Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois a liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sur le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par las bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.
Que faites-vous dans la vie ? J'établis une métaphysique fondée sur la théorie des plans de réalité unipolaire, ai-je dit. Vous pourriez répéter ? ont-ils demandé. Ce serait redondant, ai-je répondu.- Et c'est là qu'ils t'ont foutu en prison, dit Burns. Je peux franchement pas leur en vouloir.- Non, pas tout à fait. Ils ne comprenaient pas ce qui clochait, chez moi, ni ce contre quoi je m'élevais. L'obéissance est une telle habitude fondamentale dans l'esprit américain contemporain que toute forme de désobéissance est considérée comme une sorte de folie.
Parce que je suis un anarchiste, je ne suis pas seulement un anarchiste jeffersonien. Je suis aussi un anarchiste cynique. Pourquoi ? Parce que je perçois clairement le désespoir total des idéaux anarchistes : tout est contre eux - la pression massive de la surpopulation, l'industrialisation, la militarisation, le poids des sentiments, l'élan de l'histoire. Une cause perdue. Une cause jamais trouvée, si je puis dire, même. En voie de d'extinction en Amérique à l'instant même de sa naissance : Thoreau, le mythe de la Frontière, la Première Guerre mondiale...Bref, Jack, en résumé, mon anarchisme n'est que sentimentalisme. En pratique, je suis un bon citoyen, : je siège à divers comités, je vote aux élections, je me présenterai un jour au conseil d'administration de l'école.
Bondi resta sur sa paillasse sans rien dire, sans rien dire à voix haute, occupé qu’il était à écorcher son âme, à essayer d’examiner sous le scalpel stérile de la logique les entrailles molles luisantes veinées de bleu de son esprit.
En silence et à la hâte, ils se mirent à l'ouvrage sous l'oeil du gardien posté sur le seuil, si distant à l'abri de son pouvoir et de son autorité, si présent dans sa menace.
- Mais Jack...(Jerry hésita:) Tu vas revenir, pas vrai ?- Bien sûr. Quand je serai plus qu'un visage placardé sur des murs de bureaux de poste, je reviendrai en douce. Tu me verras arriver sur la mesa, un soir, quand tout sera calmé.- Ne dis pas des choses pareilles. Tu sais bien que tu ne peux pas continuer ainsi...Tu vis au XXème siècle.- Je n'accorde pas ma vie en fonction des chiffres sur un calendrier.- C'est ridicule, Jack. Tu es un animal social, que ça te plaise ou non. Tu dois faire des concessions...Ou ils vont te traquer comme un ... comme un... Qu'est-ce que les gens traquent, de nos jours ?- Les coyotes. Avec des fusils de cyanure. [...] Je ferais mieux de me magner.
Le vent soulevait la poussière autour d'eux - il sentait les parfums de sel de roche et de silex, les fumets de fougère en décomposition, la résine des pins en contrebas - et fouette les petits trembles, les saupoudra, homme et cheval, de petites feuilles mortes, sèches et dorées.
De l'arroyo noir s'éleva le cri du cheval [...] tandis que sur la vaste quatre voies à côté d'eux, les voitures rugissaient, sifflaient et tonnaient, acier,caoutchouc et chair, visages sombres derrière les vitres, coeurs battants, mains froides - la folie des  hommes et des femmes emmurés dans leurs machines.»
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Quatrième de couverture

Au milieu des années 1950, Jack Burns reste un solitaire, un homme hors du temps. Il s’obstine à parcourir le Nouveau-Mexique à cheval, vit de petits boulots et dort à la belle étoile. Lorsqu’il apprend que son ami Paul vient d’être incarcéré pour avoir refusé de se soumettre à ses obligations militaires, Jack décide de se faire arrêter. Retrouver Paul en prison et s’évader ensemble, tel est son plan. Mais il n’imaginait pas que son évasion déclencherait une traque d’une telle ampleur. Nul ne peut impunément entraver la marche de l’ordre et du progrès.

Seuls sont les indomptés est un chef-d’œuvre d’Edward Abbey, auteur insoumis et emblématique de l’Ouest américain, qui dévoile avec cette échappée sauvage le prix à payer pour la liberté.

Editions Gallmeister, juin 2015
350 pages
Traduit de l'anglais par Laura Derajinski et Jacques Mailhos 
Parution originale The Brave Cowboy, 1956

Edward Abbey (1927-1989) est né dans la ville d'Indiana, en Pennsylvanie, le 29 janvier 1927. En 1944, âgé de dix-sept ans, il quitte la ferme familiale pour aller à la découverte de l'Ouest américain : il tombe amoureux du désert, un amour qui l'animera sa vie durant. Après un bref séjour dans l'armée en Italie entre 1945 et 1947, il rejoint l'université où il rédige une thèse sur "L'anarchie et la moralité de la violence". Il commence à travailler en tant que ranger dans divers parcs nationaux américains et passe notamment deux saisons au parc national des Arches dans l'Utah. Cette expérience lui inspirera son récit Désert solitaire publié en 1968.
Le succès de ce livre et du roman Le Gang de la clef à molette, paru en 1975, ont fait de lui une icône de la contre-culture et le pionnier d'une prise de conscience écologique aux États-Unis. En 1987, il se voit offrir l'un des prix littéraires les plus prestigieux de l'Académie américaine des arts et des lettres. Mais il déclinera cet honneur : il avait prévu la descente d'une rivière de l'Idaho la semaine de la cérémonie de remise du prix… Il meurt en 1989 à l'âge de soixante-deux ans des complications d'une intervention chirurgicale. Il laissera derrière lui une femme et quatre enfants, une douzaine de livres et un message pour la postérité : "No comments." Il demanda à être enterré clandestinement dans le désert par ses proches. Aujourd'hui encore, personne ne sait où se trouve sa tombe.

À PROPOS DU LIVRE

Le livre a été adapté en 1962 au cinéma par David Miller, avec Kirk Douglas et Gena Rowlands dans les rôles principaux.

DANS LA PRESSE

Force est de reconnaître la formidable puissance d'évocation de l'écriture d'Abbey, mais surtout une mise en perspective qui sera une des constantes de son œuvre.
Lionel Destremau, LE MATRICULE DES ANGES

Une chasse à l'homme impitoyable dans les montagnes désertiques du Nouveau-Mexique.
Emmanuel Romer, LA CROIX

LES LIBRAIRES EN PARLENT

Un hymne à la liberté! Il est des formules tellement usées qu'elles en perdent leur signification. Seuls sont les indomptés redonne à celle-ci tout son sens.
Point Virgule - Namur - Belgique

C'est une bombe ! Un Edward Abbey inédit en France, sorte de post-western libertaire et écologiste, doté d'un cow-boy hors du temps qui défie l'entêtante avancée du monde moderne. 
Le Bal des ardents - Lyon

Si une petite visite sur site des éditions Gallmeister vous tente, c'est par ici.

mercredi 11 octobre 2017

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? ★★★★☆ de Jeanette Winterson


Une couverture et un titre qui m'ont fait de l’œil, une auteure que je connaissais pas, et au final une belle découverte, très émouvante, le récit d'une enfance douloureuse, volée «J'ai grandi comme dans tous ces romans de Dickens où la vraie famille est celle qu'on s'invente ; ces gens avec qui se nouent, dans la durée, des liens d'affection profonds deviennent votre famille.», mais aussi celui d'un combat, le combat d'une femme audacieuse, qui a puisé force et santé dans la littérature et la créativité, qui a su se libérer, se forger sa propre identité, prendre son destin en main «L'existence n'est qu'une question de seconde chance et tant que nous serons en vie, jusqu'à la fin, il restera toujours une autre chance.» et poursuivre son chemin, sa quête du bonheur, une quête qui «dure toute la vie et n'est pas tenue par l'obligation de résultat.»

Une introspection salvatrice pour l'auteure; car son histoire se dénoue dans le pardon et non dans règlement de compte ou la tragédie. «J'ai remarqué que pour moi le pardon était important. J'ai eu une vie assez mouvementée. Je savais que mes parents ne me pardonneraient jamais ce que j'avais fait, mais il est venu un moment où je devais leur pardonner. C'est un choix que j'ai fait, sachant qu'il n'y aurait pas de réciproque, et ne désirant peut-être pas qu'il y en ait.»

Jeanette Winterson nous livre une autofiction passionnante à la portée universelle.
Un très beau message d'espoir empreint d'une grande sensibilité.
«C'est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l'ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ?»
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«La fiction est la poésie sont des médicaments, des remèdes. Elles guérissent l'entaille pratiquée par la réalité sur l'imagination.
Mon père était malheureux. Ma mère était dérangée. Nous étions des réfugiés dans notre propre vie..
Je ne suis pas une fanatique des supermarchés et je déteste y faire mes courses [...] Je dois cette détestation surtout au fait qu'ils ont réduits à néant cette vie locale si intense. Aujourd'hui, l'apathie qui s'est infiltrée dans notre existence n'est pas que la conséquence d'un boulot ou de programmes télé chiants, mais de la perte de cette vie locale, les commérages, les rencontres, ces journées palpitantes, chaotiques, bruyantes où tout le monde est le bienvenu, avec ou sans argent. Et si vous n'aviez pas les moyens de chauffer votre maison, vous pouviez toujours aller au marché couvert. Tôt ou tard, quelqu'un vous paierait une tasse de thé. C'était comme ça.
Peu à peu, je me suis aperçue que j'avais de la compagnie. Les écrivains sont souvent des exilés, des marginaux, des fugueurs et des parias. Ces écrivains étaient mes amis. Chaque livre était une bouteille à la mer. Il fallait les ouvrir.
Le seul et unique cours d'éducation sexuelle auquel nous ayons eu droit à l'école ne concernait pas du tout le sexe, mais l'économie sexuelle. Nous devions payer notre part parce que la modernité l'exigeait, mais nous devions donner l'argent au garçon pour qu'il puisse être vu en train de payer. [...] L'enseignante a appelé ça la fierté masculine, je crois. Je me suis dit que c'était la chose la plus idiote que j'aie jamais entendue ; la théorie de la terre plate appliquée aux relations sociales.
Quand j'ai connu le succès, plus tard, et qu'on m'accusait d'arrogance, j'aurais voulu traîner à Accrington tous ces journalistes qui n'y comprenaient rien, et leur montrer que pour une femme, une femme de la classe ouvrière, vouloir être écrivain, un bon écrivain, et croire que l'on avait assez de talent pour cela, ce n'était pas de l'arrogance ; c'était de la politique.
J'aime l'idée que l'ordre procède de l'amour.Je comprenais, de manière tout à fait obscure, qu'il me faudrait trouver le point où ma propre vie pourrait se réconcilier avec elle-même. Je savais que cette quête était liée à l'amour.
La psyché est tellement plus raffinée que ce que la conscience nous laisse en percevoir. Nous enterrons les choses si profondément que l'on ne se souvient plus qu'il y avait quelque chose à enterrer. Notre corps s'en souvient. Nos crises névrotiques s'en souviennent. Mais pas nous.
Du coup quand les gens disent que la poésie est un luxe, qu'elle est optionnelle, qu'elle s'adresse aux classes moyennes instruites, ou qu'elle ne devrait pas être étudiée à l'école parce qu'elle n'est pas pertinente ou tout autre argument étrange et stupide que l'on entend sur la poésie et la place qu'elle occupe dans notre vie, j'imagine que ces gens ont la vie facile. Une vie difficile a besoin d'un langage difficile - et c'est ce qu'offre la poésie. C'est ce que propose la littérature - un langage assez puissant pour la décrire. Ce n'est pas un lieu où se cacher. C'est un lieu de découverte. 
A cette époque, mon seul répit était d'aller à Paris me cacher dans la librairie Shakespeare & Company. [...] J'étais en sécurité. J'étais entourée de livres...je ne me sentais plus hantée. Ces moments ne duraient pas mais ils étaient précieux.





La créativité se tient du côté de la santé - ce n'est pas elle qui vous rend fou; elle est cette force interne qui tente de nous sauver de la folie.
N'avoir pas même dit adieu,

Ni murmuré l'appel le plus doux 
Ni exprimé le souhait d'entendre une parole, alors que moi 
Je voyais le matin durcir sur la paroi, 
Impassible, ignorant
Que ton grand départ
Avait lieu en cet instant, altérant tout.
Thomas Hardy
Le poème trouve le mot qui trouve l'émotion.
J'ai tenté d'expliquer mon projet. Je suis un écrivain ambitieux - je ne vois pas l'intérêt d'être quoi que ce soit, ou plutôt devenir quoi que ce soit, si l'on n'a pas l'ambition nécessaire pour y parvenir. 1985 ne marquait pas l'année de mes mémoires - et de toute façon, ce n'était pas ce que j'avais écrit. J'essayais d'échapper à l'idée reçue selon laquelle les femmes écrivent toujours sur « l'expérience » - dans la limite de ce qu'elles connaissent - contrairement aux hommes qui écrivent sur ce qui est grand et audacieux - le grand schéma des choses, l'expérimentation avec la forme. Henry James a mal interprété les propos de Jane Austen lorsqu'elle a déclaré écrire sur dix centimètres d'ivoire - comprendre d'infimes miniatures observatrices. On a dit à peu près la même chose d'Emily Dickinson et de Virginia Woolf. Ces commentaires me mettaient hors de moi. A près tout, pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier expérience et expérimentation ? Pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier observation et imagination ? Pourquoi une femme devrait-elle être cantonnée à quoi que ce soit ou par qui ce soit ? Pourquoi une femme ne devrait-elle pas avoir d'ambition littéraire ? D'ambition personnelle ? 
Les enfants adoptifs s'inventent parce qu'ils n'ont pas d'autre solution; leur existence est marquée dès le départ par une absence, un vide, un point d'interrogation. Un pan déterminant de leur histoire disparaît, aussi violemment que si une bombe avait été logée au creux de ce ventre bombé.
Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu'ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. [...] J'ai eu besoin des mots parce que les familles malheureuses sont des conspiration sud silence. On ne pardonne jamais à celui qui brise l'omertà. Lui ou elle doit apprendre à se pardonner.
Manchester ... On la surnommait Cotonopolis.Imaginez-la - les gigantesques usines qui fonctionnaient à la vapeur, éclairées au gaz, et jetées entre elles, les rangées de maisons ouvrières adossées les unes aux autres. La crasse, la fumée, la puanteur de la teinture et de l'ammoniaque, du soufre et du charbon. L'argent, le travail qui continue de nuit comme de jour, le bruit assourdissant des filatures, des trains, des trams, des chariots sur les pavés, de l'activité humaine grouillante, incessante, un enfer du Nibelheim, et le labeur triomphal de la  force ouvrière et de la détermination.Tous ceux qui ont connu Manchester ont été admiratifs autant que consternés. Charles Dickens a fait d'elle le soubassement de son roman Les Temps difficiles; on y vivait les moments les pires mais aussi les meilleurs - tout ce que la machine pouvait accomplir s'accompagnait d'un coût humain terrifiant.
Pourquoi l'amour se mesure-t-il à l'étendue de la perte ?» 
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Quatrième de couverture

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l’enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s’aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. 
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c’est surtout l’histoire d’une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. En racontant sa trajectoire hors du commun – de la petite fille issue du prolétariat de Manchester à l’écrivain reconnu –, elle rend hommage à toutes les femmes engagées dans la bataille pour leur liberté.

Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l’Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. De romans baroques en essais sur l’identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), elle a imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.


«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C’est une magicienne.»
Ali Smith, The Scotsman

Editions de l'Olivier, mai 2012
268 pages
Traduit de l'anglais par Céline Leroy
Parution originale Why Be Happy When You Could Be Normal ?, 2011

Née à Manchester en 1959, Jeanette Winterson n'a que vingt-six ans lorsqu'elle obtient le prix Whitbread 1985 pour Les oranges ne sont pas les seuls fruits, un premier roman poétique, insolent et très autobiographique. Elle est l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages dont Écrits sur le corps (Plon, 1993), Le Sexe des cerises (Plon, 1995), Art et Mensonges (Plon, 1998), Garder la flamme (Melville, 2006). Powerbook (l'Olivier, 2002) a été adapté au théâtre par Deborah Warner (théâtre national de Chaillot, en 2003).

mercredi 4 octobre 2017

Dans la forêt ★★★★★ de Jean Hegland

Une histoire passionnante, si émouvante et si belle. Étiquetée science-fiction, cet opus s'apparente davantage au Nature Writing. La raison qui pousse cette région du monde dans le chaos n'est qu'un prétexte pour nous emmener sur un tout autre chemin, loin du paysage de désolation que l'on pourrait s'attendre à arpenter quand une catastrophe s'abat sur un peuple. Le chaos est bien présent, il n'y a plus d'électricité, donc plus de téléphone, plus d'internet.

La survie est certes au coeur de cette histoire. Mais elle est d'une beauté inattendue ... elle sonne comme un renouveau, un retour aux sources, à l'essentiel, une main tendue vers la nature si offrante et si riche, une communion avec dame nature. Elle est un concentré d'humanité, d'une richesse inouïe, une touchante et belle balade dans la forêt, découvrant à travers les yeux de Nell, la narratrice, tout ce que les plantes, les fleurs, les arbres peuvent fournir pour soulager les maux et les traumatismes, tous les bienfaits qu'ils peuvent procurer, et que nous avons oubliés, ou jamais imaginés.  «Et comment des buissons ou des fleurs ou des mauvaises herbes peuvent-ils nous nourrir, nous vêtir, nous guérir ? Comment ai-je pu vivre ici toute ma vie et en savoir aussi peu ?» «J'ai vécu dans une forêt de chênes toute ma vie, et il ne m'est jamais venu à l'idée que je pouvais manger un gland.» Et la forêt que parcoure Nell, devient la nôtre, un peu, aussi, et avec elle nous la démêlons.

La souffrance, la perte des êtres aimés, les relations amoureuses, celles fraternelles, la littérature, la résistance, les choix de vie...sont autant de thèmes abordés également dans ce livre. J'ai envie de m'attarder un peu plus sur la relation entre ces deux sœurs, Nell et Eva, les deux héroïnes, auxquelles je me suis inévitablement attachée. Elles incarnent toutes les deux le courage, la force face à l'adversité, à l'hostilité, chacune à leur manière; Nell est autant raisonnable que sa sœur est insouciante. Aux relations fusionnelles de l'enfance, se sont succédé des relations plus distantes l'adolescence approchant, voire conflictuelle. L'amour les unit, il aura raison de ces conflits, et les aidera dans leur quotidien. «Je l'aimais tant - ma douce, douce sœur -, j'aimais en elle tout ce que j'avais jamais aimé, j'aimais tout ce que je savais d'elle et tout ce que je savais ne pouvoir jamais atteindre, j'aimais cette danseuse, cette femme belle sous mes mains, cette sœur avec qui j'avais autrefois peuplé une forêt, cette sœur avec qui j'avais souffert tant de choses, cette sœur que je ne pourrais quitter ni pour l'amour, ni dans la mort.»

Éblouissante et inspirante lecture, un vrai bonheur, une ode à la nature, une belle leçon de vie à découvrir et à méditer !

Merci Jean Hegland, votre écriture est belle, fluide, elle m'a touchée en plein coeur, et le message que vous avez su si bien portez sur la survie de l'humanité en se rapprochant de la nature résonne et résonnera encore longtemps en moi. C'est nourrie de celui-ci que j'arpenterai dorénavant la forêt, agrémentant mes balades d'une nouvelle saveur. MERCI.
«Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets.»
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«Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s'ils étaient des bols remplis d'eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l'eau se renverse et se renverse et se renverse.
Même maintenant, Eva peut user les choses jusqu'au bout. Moi, je veux tout garder, tout consommer à petites doses indéfiniment. Je peux faire durer douze raisins secs ou un vieux sucre d'orge d'un centimètre et demi une soirée entière, prolonge le plaisir comme si c'était une personne âgée qu'on promène dans sa chaise roulante sous le soleil hivernal.
[...]
Je me souviens de m'être débarrassée d'habits déchirés, tachés ou qui n'étaient plus à la mode. Je me souviens d'avoir jeté de la nourriture - d'avoir raclé des monceaux de nourriture de nos assiettes dans le bac à compost - simplement parce qu'elle était demeurée intacte sur l'une de nos assiettes pendant toute la durée d'un repas. Comme je regrette ces corbeilles pleines à ras bord, ces reliefs de plat. Je rêve d'enfourner des sachets entiers de raisins secs, de brûler douze bougies à la fois. Je rêve de me laisser aller, d'oublier, de ne me préoccuper de rien. Je veux vivre avec abandon, avec la grâce insouciante du consommateur au lieu de m'accrocher comme une vieille paysanne qui se tracasse pour des miettes.
C'est incroyable la rapidité avec laquelle tout le monde s'est adapté à ces changements. J'imagine que c'est comme ça que les gens qui vivent par-delà la forêt s'étaient accoutumés à boire de l'eau en bouteille, à conduire sur des autoroutes bondées et à avoir affaire aux voix automatisées qui répondaient à tous leurs appels. A l'époque, eux aussi, ont pesté et se sont plaints, et bientôt se sont habitués, oubliant presque qu'ils avaient un jour vécu autrement.Peut-être est-ce vrai que les contemporains d'une époque charnière de l'Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre. Je me demande si Abraham Lincoln lui-même aurait pu répondre à l'inévitable questionnaire sur les causes de la guerre de Sécession.
Nous savions qu'une crue était fâcheuse et provoquait des ravages. Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d'être saisies d'une étrange exaltation à l'idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l'inexorabilité de notre routine.
Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.- Il n'y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Etudier l'encyclopédie, c'est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C'est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique, se plaignait-il après avoir passé un après-midi à essayer de convaincre la prof de la classe des grands e l'école élémentaire de laisser ses élèves s'initier à la recherche scientifique en élevant des têtards et en cultivant des moisissures plutôt qu'en recopiant des articles de l'encyclopédie.L'éducation, c'est une question de connexions, de relations qui existent entre tout ce qui se trouve dans l'univers, c'est se dire que chaque gosse de l'école primaire de Redwood possède quelques atomes de Shakespeare dans son corps.
C’était comme si le garrot que le chagrin avait posé sur nos vies se desserrait enfin. Père disparaissait encore souvent à l’étage bien avant le coucher du soleil, mais les heures qu’il passait à couper du bois et à jardiner semblaient lui procurer une nouvelle vigueur. Il n’était plus aussi distant qu’il l’avait été, et parfois il rompait son deuil d’une plaisanterie.Pendant ce temps, je lisais – ou plutôt relisais – tous les romans qui se trouvaient dans la maison. J’étais depuis longtemps venue à bout de la dernière pile des livres de la bibliothèque, mes cassettes de langues se taisaient, l’ordinateur était une boîte couverte de poussière, les piles de ma calculatrice étaient mortes, aussi retournais-je aux romans pour me nourrir de pensées et d’émotions et de sensations, pour me donner une vie autre que celle en suspens qui était la mienne.Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d'utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n'importe qui d'autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d'augmenter la cadence.
Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s'enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n'étaient pas venimeux. Cet après-midi, ce qui m'a rendue triste, c'est le peu de choses qu'il reste quand une personne est partie. Quelques photos, un foulard en soir, un carnet de chèques - et où sont-ils, les gens qui possédaient autrefois ces objets ? Dans quelle pince à cheveux ou chemise de travail notre père notre mère résident-ils ?
Mais j'ai appris quelque chose que l'encyclopédie ne sait pas - quand la lune est croissante on peut l'atteindre et tenir délicatement sa courbe externe dans la paume de la main droite. Quand elle est décroissante, elle remplit la paume de la main gauche.
L' ENCYCLOPÉDIE me rappelle que la seule raison d'être d'une fleur, c'est de produire des graines. Toute cette couleur, ce parfum et ce nectar existent uniquement pour transporter le pollen, uniquement pour attirer l'attention des insectes ou profiter du vent. La raison d'être d'une fleur, ce sont ces minuscules taches et boutons anodins et inertes, ces paumes ouvertes pleines de chromosomes qui nous nourriront peut-être un jour.
J’en ai le souffle coupé. C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre. Mes yeux s’emplissent de larmes, et je continue de fixer ces langues brillantes, ces pétales de feu.
Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent. Les feuilles que nous utilisons comme papier toilette sont des feuilles de molène. La plante avec les fleurs comme des pâquerettes qui pousse près de l'atelier est de la matricaire - une cousine de la camomille. L'herbe dans le potager avec les feuilles triangulaires est de la bourse-à-pas-teur. [...] les feuilles des pas-d'âne peuvent nous donner du sel, et les Indiens qui vivaient là autrefois utilisaient la mousse espagnol comme couches pour les bébés, le pavot de Californie comme antidouleur, la farine de gland moisi comme antibiotique.
Les civilisations périclitent, les sociétés s'effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés, luttant pour trouver à manger, pour se défendre de la famine et des maladies et des maraudeurs tandis que les herbes folles poussent à travers les planchers des palais et que temples tombent en ruine. Regardez Rome, Babylone, la Crète, l’Égypte, regardez les Incas ou les Indiens d'Amérique.
Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité - dans la forme des feuilles, l'organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.C'est un besoin physique, plus intense que la soif ou le sexe. Á mi-chemin vers l'arrière gauche de ma tête, il y a un point qui rêve de la secousse d'une balle, qui appelle ardemment ce feu, cette ultime déchirure vide. Je veux être libérée de cette caverne, m'ouvrir au bien-être de ne pas vivre. Je suis lasse du chagrin et de la lutte et des soucis. Je suis lasse de ma sœur triste. Je veux éteindre la dernière lumière.
Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers les larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l'on regarde.»
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Quatrième de couverture

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.

Magnifiquement écrit et profondément émouvant, ce roman livre un message essentiel. 
SAN FRANCISCO CHRONICLE

Éditions Gallmeister, janvier 2017
302 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche


Jean Hegland est née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson. Son premier roman Dans la forêt paraît en 1996 et rencontre un succès éblouissant. Elle vit aujourd’hui au cœur des forêts de Californie du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture.