dimanche 29 janvier 2017

Le Garçon*****de Marcus Malte


Éditions Zulma, août 2016
535 pages
Prix Femina 2016

Les mots des Éditions Zulma  


Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. Le garçon est un être quasi sauvage, né dans une contrée aride du sud de la France. Du monde, il ne connaît que sa mère et les alentours de leur cabane. Nous sommes en 1908 quand il se met en chemin – d’instinct.
Alors commence la rencontre avec les hommes : les habitants d’un hameau perdu, Brabek l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l’amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis la guerre, l’effroyable carnage, paroxysme de la folie des hommes et de ce que l’on nomme la civilisation.
Itinéraire d’une âme neuve qui s’éveille à la conscience au gré du hasard et de quelques nécessités, ponctué des petits et grands soubresauts de l’Histoire, le Garçon est à sa façon singulière, radicale, drôle, grave, l’immense roman de l’épreuve du monde.


Mon avis    ★★★★★


Dernière page ... et l'aventure s'arrête là. Elle fût inouïe, merveilleuse, envoûtante, éprouvante pour le coeur parfois, éblouissante. Gustave, Emma, le Garçon (Félix, Mazeppa ...), vous allez me manquer. Vos actes, vos pensées, vos paroles (celles du coeur pour toi Félix), vos peurs, vos doutes, vos espoirs, votre amour m'ont emportée loin très loin, ils m'ont accompagnée ces quelques derniers jours, mais je dois vous avouer que vous les avez rendus tendus ... parce que j'ai été à l'affût de chaque instant, chaque moment que je pourrais partager avec vous.
Il est de ces récits qui vous transcendent, vous accompagnent, vous font sentir bien vivant, vous émeuvent, vous transpercent au plus profond de votre âme ... Le Garçon a été pour moi de ceux-là. 

Le Garçon, Félix (quel beau prénom que celui-là), mais quel étrange personnage êtes-vous, quelle vie avez-vous eu sous la plume talentueuse de Marcus Malte, quel parcours, que de rencontres belles souvent, parfois dures, qui vous ont fait grandir, devenir un homme. Le démarrage de cette vie vous avait déjà bien préparé, endurci, à affronter les chemins houleux que la vie parfois réserve. Et puis Emma, la douce et belle Emma vous a percuté, révélé, attendri ... tant aimé ! J'ai aimé vos moments partagés, d'abandon extrême, vos corps à corps torrides, vos unions réjouissantes, vos espoirs, l'attention d'Emma, ses mots, ses réflexions, ses soins, vos lectures, votre "sexique". J'ai combattu à vos côtés Félix, je vous ai soutenu, j'ai anticipé, compris tous vos faits et gestes, j'ai été révolté, en colère comme vous quand la vie se nouait, les coups, les injustices, nombreux, les gens bien trop amers, violents, dénués de sentiments, de chaleur.

J'ai voyagé à vos côtés, du Sud de la France, au Paris animé du début du siècle dernier, de l'Italie aux saveurs enivrantes et euphorisantes aux tranchées sanglantes de Verdun, sur les routes américaines contées par Barbek, de Sade au Kama Sutra, en roulotte, à pied, sur un tapis douillet, à la lueur de bougies, des écrits de Maupassant à ceux de Victor Hugo, de notre belle Normandie à Cayenne, des mélodies de Liszt à celles de Mendelssohn pour finir au sommet du massif Andin. 

Quel immense parcours, quel immense roman d'apprentissage, de l'épreuve du monde, de la vie qui s'écoule et qui laisse ses empreintes indélébiles, qui nous fait perdre insouciance et naïveté. Charge à nous d'en saisir les moments magiques, doux, revigorants, apaisants.
«Tout homme laisse un jour derrière lui son enfance. [...] il aspirera à la solitude qui est au final la seule certitude et l'unique vérité sur lesquelles l'homme peut se reposer.»
L'ouverture est magnifique, touchante, dès les premières pages, ce roman saisit, emporte ... frissons, émotions sont au rendez-vous et ne nous lâchent pas au fil des pages.

Le Garçon se métamorphose sous nos yeux, tant physiquement que mentalement, de son «temps de mue» à sa prise de conscience des choses réelles de la vie, de la mort, de l'existence et de sa constitution : «nombre de ravages et quelques ravissements».

Les ravissement dans les bras d'Emma, au contact de belles personnes telle que l'Ogre de Barbek des Carpates dont l'enseignement sera riche de conseils «C'est avec la tête que l'on gagne les combats.» «L'honneur, fiston, c'est comme des bretelles : aucun homme n'a envie de les perdre et de se retrouver le pantalon aux chevilles.»

Les ravages sont nombreux, désolants, cruels, impitoyables, surtout quand la guerre, aussi absurde soit-elle passe par là, engendrant atrocités et traumatismes. 

La guerre, la première guerre mondiale qui va éloigner d'Emma, le Garçon. Elle lui écrira des lettres magnifiques, une chaque jour, qui, pour nous lecteur, seront une coupure bien agréable dans cet épisode guerrier. Emma (évidemment ;-)), dont l'amour est sa patrie l'art son seul royaume, a un caractère bien trempé, elle couchera sur papier son manque, sa passion, son amour, et ses colères aussi.
«Les rois. Les empereurs. Comment cela peut-il encore exister de nos jours ? Les «Sires», les «Majesté», les «Monseigneur». Comment peut-on encore l'accepter ? Comment peut-on nous faire avaler cette énorme couleuvre ? [...] Fichtre ! Et ceci pour les siècles des siècles. Parce que la supercherie perdure. C'est congénital, cette histoire.[...] Pouvoir héréditaire. Fortune héréditaire. Privilèges héréditaires. Surtout que ça ne sorte pas de leur précieux giron ! Et nous, simples sujets, on gobe ça ? [...] pire, on en redemande. On s'incline, on s'agenouille, on révère , on baise les luxueuses bottines qui nous piétinent. [...] N'avait-on pas parlé d'une révolution ? Pour le moins, d'un affranchissement ? N'avait-on pas pas clamé l'avènement d'un peuple souverain, maître de son propre destin ? [...] On a tranché quelques têtes mais il y a tellement de branches, tellement de racines. L'hydre est increvable ! Regarde: les neuf dixièmes du globe sont toujours sous sa coupe. Rois, tsars. Despotes et potiches. [...] Et la France ? tu me diras. Notre beau pays. Notre république exemplaire. Ah oui ? Quelle différence ? Parce qu'on élit nos chefs ? Faux. Pas moi. Pas les femmes. [...] Aucune de celles qui donnent la vie. ...Et quand bien même. Voter pour qui ? Députés, sénateurs, ministres : une minable clique d'affairistes seulement occupés à leurs petits micmacs comptables. Des humanistes ? Des démocrates ? Allons donc !»
La lecture est aisée, l'écriture belle et envoûtante, ravissante, Marcus Malte manie magnifiquement la langue de Molière, réalise des portraits à couper le souffle, dénonce, ironise, nous peint l'être humain avec une grande précision, sous toutes ses facettes : crédule, servile, bon comme mauvais, naïf comme arrogant, tolérant ou intransigeant, profiteur, corrompu...passionné. Le ton est vif, sincère, humoristique, cinglant aussi. 

Marcus Malte ébranle notre âme, il nous livre un réjouissant hymne à la vie, à l'amour, à la passion, à l'absence aussi. 

Un coup de coeur !
«Le Garçon ne peut savoir objectivement ce qu'il vient de perdre. Ce qui ne l'empêche pas d'en éprouver l'absence jusque dans le moindre atome de son être.»
«De la femme on ne distingue rien d'autre que la tache pâle du visage. Une antique page de parchemin où sont inscrites les souffrances et les misères de son existence.
Mais déjà un autre été s'installe et sans dote tiendra-t-il ses promesses. Car l'univers n'a cure de nos maux. Ni nos peines ni nos tourments n'arrêteront le temps. Et si la nature se recueille, plus florissante encore, sur les tombes de nos morts, c'est qu'il n'est pas de plus fertile terreau que celui des larmes versées et des chairs pourrissantes.
Point de réticence. Point de restriction. De concert ils apprennent et apprennent vite. Chercheurs résolus, cobayes volontaires. Maître et discipline tour à tour. Compagnons de fortune. Ils s'instruisent mutuellement et quelle joie ils ont à combler leurs lacunes et leurs trous. C'est de la bonne matière qu'ils creusent, qu'ils façonnent, de la glaise souple et malléable, élastique à souhait. Ils font, défont, refont. Forts d'une curiosité sans bornes et de cette faim de loup, qui est aussi gourmandise, qui est aussi gloutonnerie, et qui semble insatiable. Et c'est là que quelques-uns, toujours les mêmes, pharisiens et pisse-froid, ne pourront s'empêcher de demander d'une voix aigrelette si cette quête n'est pas sans fin, vouée à une éternelle insatisfaction, un échec pour les siècles des siècles, du type Sisyphe et consorts, à qui et à quoi l'on objectera et alors ? tant pis, tant mieux, auraient-ils , foutredieu, quelque chose de plus exaltant à proposer que cette recherche éperdue de la jouissance pour remplir le vide insondable de leur misérable existence ? Si tel est le cas, qu'ils le fassent savoir. Car s'il s'agit seulement de se préparer à mourir on ne peut croire que ce soit une entreprise sérieuse.
Salut, grosse Putain, dont les larges gargouilles
Ont fait éjaculer trois générations,
Et dont la vieille main tripota plus de couilles
Qu'il n'est d'étoiles d'or aux constellations !

Signé Monsieur Guy de Maupassant, dans un poème sobrement intitulé «69».
Son con est sans secret, sa vulve est sans mystère,

Mais j'ai pris cette nuit, en un moment son cul.
Elle était endormie, aussi j'ai dû me taire,
Celle à qui je l'ai fait n'en a jamais rien su.

Qui donc ?
L'incontournable, l'indispensable, l'incomparable père des Misérables, le maître du Parnasse en personne : Victor Hugo.
[...] sous le sergent il y a le caporal-chef, sous le caporal-chef il y a le caporal, sous le caporal il y a le soldat, sous le soldat il y a le vide. Un espace de quelques centimètres, vingt, trente, entre ses semelles et le plancher. Un tabouret de traite renversé. Une petite flaque brune, sèche. Le bois a bu. C'est un légionnaire...pendu...
«Je voudrais pourtant le voir grandir, le vrai démocrate, celui qui vivrait avec six mille francs, qui serait vêtu comme un commis, et qui prendrait l'omnibus. Qui promènerait son veston râpé des Postes au Commerce, de l'Institution publique aux Finances, portant sa probité sur lui. Je le vois donnant cinquante mille francs de son traitement ministériel aux pauvres, ignorant les autos, les actrices et les petits soupers; redouté de ses collègues: célèbre et aimé partout. Plus tard président, vêtu comme vous et moi, et recevant les rois sans cérémonie. Voilà un programme qui devrait plaire à un vrai ambitieux. La richesse serait remise à son rang; et ce serait déjà presque toute la justice.»
Alain
In God We Trust sur chaque pièce et sur chaque billet. Estampille officielle. Parole d'évangile. La seule et unique religion de l'Amérique.
N'est-ce pas le propre de l'amour que d'éblouir et d'émerveiller ? De rendre divin ce qui ne serait qu'humain ?
Rien ne pèse à qui partage.
On ne refait pas sa vie. C'est la vie qui nous refait.
Aimons, foutons, ce sont plaisirs
Qu'il ne faut pas que l'on sépare;
La jouissance et les désirs
Sont ce que l'âme a de plus rare.
D'un vit, d'un con et de deux cœurs
Naît un accord plein de douceur,
Que les dévots blâment sans cause.
Amarillis, pensez-y bien :
Aimer sans foutre est peu de chose,
Foutre sans aimer ce n'est rien.
Poème licencieux de La Fontaine»
À lire, l'apologie du vin, page 187 !!
Romances sans Paroles, Mendelssohn

An extract from Mélodie Zhao's 12 Transcendental Studies Recital 
at the Victoria Hall Geneva, Switzerland, 12th October 2011, 
celebrating Franz Liszt's 200th birthday.

samedi 28 janvier 2017

Mémoire de fille**** de Annie Ernaux



Éditions Gallimard, collection Blanche, avril 2016
152 pages

Quatrième de couverture


«J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue.» 
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l'onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. 
S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

Annie Ernaux est l'auteur de seize livres aux Éditions Gallimard, parmi lesquels La place (prix Renaudot 1984), Passion simple et Les années. Ses livres ont été réunis dans un recueil intitulé Écrire la vie.

Mon avis ★★★★☆

«Toujours des phrases dans mon journal, des allusions à «la fille de S», «la fille de 58». Depuis vingt ans, je note «58» dans mes projets de livre. C'est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable.»
Voilà, c'est chose faite, Annie Ernaux s'est lancée et nous livre un poignant témoignage sur une période cruciale de sa vie qu'elle avait jusqu'à présent tue, celle traumatisante de ses dix-huit ans, une période de grande métamorphose. Une première expérience sexuelle, loin de du nid familial, qui n'a rien d'idyllique et pour laquelle elle n' était pas préparée, ni par sa mère, ni par son entourage (bonnes soeurs, famille et amies), qui la hantera longtemps et qu'elle nous raconte comme un grand moment de trouble, de honte, une expérience mal vécue et humiliante, confrontée au mépris, à la méchanceté, à la dureté (si je peux me permettre;-)) des hommes, à leur égocentrisme et machisme. Une réalité simplement...
« Ce qui a lieu dans le couloir de la colonie se change en une situation qui plonge dans un temps immémorial et parcourt la terre. Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui ­jeter la pierre. »
« ... la grande mémoire de la honte, plus minutieuse, plus intraitable que n’importe quelle autre. Cette mémoire qui est en somme le don spécial de la honte »
Comment affronter ces moments de confusion tant pour le corps que pour l'âme ? Comment sortir indemne de ce gouffre ? Comment retrouver un semblant de dignité ? Elle trouvera des réponses dans la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, et le temps, les expériences de la vie feront le reste. 
Une écriture thérapie, pour «[déconstruire] la fille que j'ai été» et avec ce roman, remarquablement bien écrit, saisissant, bouleversant, incroyable et désarmant de précision, à la résonance universelle, souvent âpre, la boucle est bouclée...douloureusement à priori, mais un écrit salutaire pour comprendre la jeune fille qu'elle fût en «58». 
«Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait.»
Une très belle réflexion sur cette période de désenchantement qu'est l'adolescence.

« J'ai voulu l'oublier cette fille, l'oublier vraiment, c'est à dire ne plus avoir à écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n'y suis jamais parvenue.
Le temps devant moi se raccourcit. Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir. L'idée que je pourrais mourir sans avoir écrit sur celle que très tôt j'ai nommée "la fille de 58" me hante.
Ce n'est pas à lui qu'elle se soumet, c'est à une loi indiscutable, universelle, celle d'une sauvagerie masculine qu'un jour ou l'autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c'est ainsi.
Au fur et à mesure que j'avance, la sorte de simplicité antérieure du récit déposé dans ma mémoire disparaît. Aller jusqu'au bout de 1958, c'est accepter la pulvérisation des interprétations accumulées au cours des années. Ne rien lisser. Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été. 
Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive.
Il n'y a de bonheur réel que celui dont on se rend compte quand on en jouit.(Alexandre Dumas, fils) 
Au fond, il n'y a que deux sortes de littérature, celle qui représente et celle qui cherche, aucune ne vaut plus que l'autre, sauf pour celui qui choisit de s'abandonner à l'une plutôt qu'à l'autre. 
Dans la mise au jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion.»

dimanche 22 janvier 2017

Hiver à Sokcho**** de Elisa Shua Dusapin


Éditions ZOE, août 2016
140 pages
Prix Robert Walser
Prix Révélation SGDL

Quatrième de couverture


À Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy, où elle obtient son baccalauréat en 2011. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle est l’auteur de M’sieur Boniface, un spectacle musical avec Thierry Romanens et le chœur d’enfants Sakaziq’. Elle est mandatée par la Commission Intercantonale des Arts de la Scène pour l’écriture du « Prologue » théâtral, et collabore régulièrement avec le réalisateur Romain Guélat. Dès 2014, elle se produit en tant que comédienne dans la compagnie Sturmfrei dirigée par Maya Bösch. Entre deux voyages en Asie de l’Est, elle poursuit actuellement sa formation avec un Master en Lettres à l’université de Lausanne. Hiver à Sokcho est son premier roman.


Mon avis ★★★★☆

«Il est arrivé perdu dans un manteau de laine.»

Un voyage éblouissant...en Corée du Sud, quelques mots ont suffi pour que je parte en voyage, que j'arpente les rues de Sokcho ou les pièces de la pension dans laquelle travaille l'héroïne de ce roman, dont nous ne saurons jamais le nom. 
Hiver à Sokcho, est un roman très court, à picorer doucement, pour en savourer toute sa splendeur, toute son élégance.
Une petite pépite, servie par une écriture maîtrisée, intimiste et poétique. 
Laissez-vous porter par les mots, bercer par cette romance suggérée, tout en pudeur, venez découvrir cette région esquissée avec tant de subtilité, où le temps s'écoule très lentement, sans qu'il ne s'y passe vraiment grand chose «Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps.». Pourtant, l'auteure arrive à nous plonger dans l'atmosphère de Sokcho, ses traditions, sa cuisine, ses traditions, et nous transmettre de belles émotions.
Un premier roman prometteur.
En revanche, si vous êtes, en ce moment, à la recherche d'un roman qui bouge, d'un scénario compliqué, d'une aventure trépidante, il vaut mieux passer votre chemin...
Merci aux bibliothécaires de Pontault, et à leurs cafés gourmands, desquels je ressors bien souvent avec de belles idées lecture.
«C'était un lieu sans en être un. De ces endroits qui prennent forme à l'instant où l'on y pense puis se dissolvent, un seuil, un passage, là où la neige en tombant rencontre l'écume et qu'une partie du flocon s'évapore quand l'autre rejoint la mer. J'ai tourné les pages encore. L'histoire se diluait....»




La frontière entre la Corée du Sud et du Nord,
est une zone hautement militarisée
Sokcho, en Corée du Sud, est située à  km de la frontière

La porte du ciel**** de Dominique Fortier


Éditions Les Escales, Domaine français, janvier 2017
253 pages


Quatrième de couverture


Au coeur de la Louisiane et de ses plantations de coton, deux fillettes grandissent ensemble. Tout les oppose. Eleanor est blanche, fille de médecin ; Eve est mulâtre, fille d'esclave. Elles sont l'ombre l'une de l'autre, soumises à un destin qu'aucune des deux n'a choisi. Dans leur vie, il y aura des murmures, des désirs interdits, des chemins de traverse. Tout près, surtout, il y aura la clameur d'une guerre où des hommes affrontent leurs frères sous deux bannières étoilées.
Plus loin, dans l'Alabama, des femmes passent leur vie à coudre. Elles assemblent des bouts de tissu, Pénélopes modernes qui attendent le retour des maris, des pères, des fils partis combattre. Leurs courtepointes sont à l'image des Etats-Unis : un ensemble de morceaux tenus par un fil – celui de la couture, celui de l'écriture.
Entre rêve et histoire, Dominique Fortier dépeint une Amérique de légende qui se déchire pour mieux s'inventer et pose avec force la question de la liberté.

Découvrez, ici, les courtepointes décrites dans La Porte du Ciel


Mon avis ★★★★☆


[...] il est un autre moyen de sortir d'un labyrinthe :
c'est d'inventer soi-même le chemin au fur et à mesure,
jusqu'à la sortie, que l'on invente aussi.

Tout d''abord un grand merci à Babelio et Les Éditions des Escales, Domaine français, de m'avoir permis de découvrir cette auteure, une très belle rencontre que je ne suis pas prête d'oublier.
Je remercie aussi tout particulièrement Caroline Legrand, directrice littéraire pour le Domaine français des Escales, que j'ai eu la chance de rencontrer, une personne passionnante et passionnée, qui fait un travail remarquable, et qui pour nous déniche de belles pépites. Une édition que je vais suivre assurément.
La ségrégation raciale est au coeur de ce roman, l'auteure nous plonge dans l'Histoire traumatisante de l'Ouest aux Etats-Unis, confrontée à une guerre civile ô combien meurtrière et qui voit émerger des organisations secrètes comme celles du KKK. Elle revient sur les traumatismes de cette guerre «Ceux qui partent ne reviennent jamais, même quand ils reviennent», décrit les injustices faites aux gens de couleur. «Mais vous n'ignorez pas que ces gens se tiennent entre eux. Qui iriez-vous croire ?» 
L'écriture est belle, poétique, emplie d'espoir, comme une invitation au partage. Un espoir incarné notamment par le personnage du Père Louis, qui nous transmet une très belle leçon de vie. 
L'histoire est conçue comme un patchwork, telle une courtepointe (les fameuses courtepointes, qui occupent une grande place dans ce récit); défilent devant nos yeux des bouts de vie, des morceaux d'événements, s'imbriquant entre eux, et qui, humblement, avec délicatesse, intimement, nous transportent, nous donnent à comprendre et à ressentir l'atmosphère de l'époque; c'est sur le chemin de la liberté que nous évoluons, sans en avoir pleinement conscience. 
«La liberté, mon fils, ce n'est peut-être pas aussi important qu'on le dit. Regarde ce que les Blancs, qui l'ont depuis toujours, ont trouvé à en faire.»
Une guerre civile qui résonne tant encore de nos jours, indéfiniment ...
Permettez-moi de répondre à votre question par une autre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ?
Laissez-vous tenter par ce récit, venez côtoyer ces personnages hauts en couleur, tel le père Louis, Eve, Eleanor ou encore ce petit bonhomme, doux et rêveur, qui à sa façon, contribuera à la construction de la maison de Dieu, une maison pour tous.
Un très beau récit, empreint d'humanité. Merci Dominique Fortier.

«On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un. Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil, ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.
Dans certaines villes, les volontaires se pressaient pour rejoindre les rangs de l'Union que la Confédération, s'étirant en deux longues files d'un côté et de l'autre d'une même rue, frères, cousins, voisins se saluant de la main avant de prendre les armes les uns contre les autres
«Est-ce que ce sont des Noirs ou des Blancs ?
- Ce sont des esclaves», lui avait répondu le jeune homme le plus naturellement du monde.
Le Nègre bien sûr est fait pour travailler : il n'est besoin que de le regarder pour s'en convaincre. Qui peut dire qu'il n'est pas plus heureux ainsi que livré à une liberté dont il ne saurait que faire ? Rendez sa liberté à un mouton de votre troupeau, et il reviendra en bêlant à la bergerie, s'il ne va pas se casser le cou au bas d'une falaise. Dieu a voulu les brebis protégées par le berger et l'esclave protégé par son maître. Personne n'a le droit de nous empêcher d'exercer Sa volonté, et si le Nord prétend nous spoiler de la sorte, nous le quitterons sans regret comme on doit savoir couper un membre gangrené pour éviter que la maladie ne gagne le reste de l'organisme!
Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, quand les canons se seront tus, le temps va s'arrêter sur les berges du lent cours d'eau, il va s'allonger dans l'herbe, s'assoupir et faire le même rêve pendant des générations au cours desquelles les femmes montreront en silence à coudre à leurs filles de curieuses courtepointes que personne ne verra, toutes différentes et toutes mystérieusement apparentées, uniques et soeurs. À même les restes de la vie quotidienne, elles tailleront des morceaux de ciel, échafauderont des maisons, dessineront des labyrinthes pour assembler des ouvrages dont chacun est un miracle.
Ce mot de «liberté» et ses frères - «égalité», «émancipation», «union» - étaient des osselets qu'on secoue dans sa main avant de les jeter par terre, où ils forment des amoncellements précaires. La bouche qui y mordait n'était point rassasiée; ils ne protégeaient ni de la pluie, ni du soleil, ni à plus forte raison du fouet ou de la guerre.

Des hommes à Philadelphie s'étaient rassemblés pour déclarer leur indépendance, ils avaient couché sur le papier ces mots disant que les hommes avaient été créés égaux et que chacun avait le droit de chercher le bonheur, et puis ils étaient rentrés chez eux, où il faisait bon auprès de leurs femmes et de leurs enfants. Les mots étaient restés là.»
L'agneau végétal de Tartarie
«On a cru au Moyen-Âge que c'est de là que venait le coton.
«On aurait dit que la tige de la plante formait un long ombilic qui venait se ficher tout droit dans le ventre de l'animal, lequel, ses quatre pattes pendant dans le vide, avait l'air un peu étonné avec une minutie et un souci du détail tels qu'on en voit dans les ouvrages scientifiques les plus sérieux.
[...] Comment avait-on pu être assez bête pour croire que le coton venait d'un animal ? Comment, surtout, avait-on pu imaginer d'assembler des choses aussi dissemblables en une union contre nature ? [...] Des races différentes. «Il n'y a pas de limite à ce que l'esprit humain peut inventer.[...] Pour le meilleur et pour le pire.» »

mercredi 18 janvier 2017

Purity*** de Jonathan Franzen


Éditions de L'Olivier, mai 2016
744 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Olivier Deparis


Quatrième de couverture


Purity, alias Pip, est une jeune Américaine qui vit dans un squat à Oakland, en Californie. Elle ignore qui est son père. Comme beaucoup de filles de son âge, elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de son existence. Et elle n’a pas un sou. Est-ce un hasard si quelqu’un la met en rapport avec Andreas Wolf, un hacker réfugié en Bolivie qui lui propose un job dans son O.N.G., le Sunlight Project ?

Tandis qu’ils se rapprochent l’un de l’autre et que leur relation devient de plus en plus troublante, Andreas avoue à Pip son secret. Mais dit-il toute la vérité ?
Dans un récit époustouflant de virtuosité, Jonathan Franzen plonge dans le passé d’Andreas Wolf – l’Allemagne de l’Est des années 80 – et jette ses personnages dans les courants violents de l’Histoire.

Purity est un livre dans lequel tout le monde ment, pour cacher ses erreurs, ses fautes, et – parfois – ses crimes. C’est un thriller qui n’épargne aucun pouvoir, encore moins ceux qui en abusent. Et une histoire d’amour où le sexe et les sentiments se combattent plus qu’ils ne s’accordent.On l’aura compris : jamais Jonathan Franzen n’aura été aussi audacieux, aussi imprévisible que dans ce roman à la fois profond et formidablement divertissant.


Mon avis ★★★☆☆


Quel soulagement d'être venue à bout de ce pavé ! Plus de 700 pages qui ne se lisent pas si aisément que cela...trop de disgressions qui ont enlevé pour moi parfois de la fluidité à cette histoire pourtant fascinante. Le divertissement promis en quatrième de couverture m'a bien souvent abandonné, me laissant en peine à parcourir quelques pages dévoilant moult détails sur  les différents personnages qui à mon sens auraient mérité d'être quelque peu écourtées,  une véritable auscultation de leur âme et de leur conscience.
Mais qu'à cela ne tienne, Jonathan Franzen ne m'a pas laissé sur le bas côté, et bien m'en a pris d'aller jusqu'au bout. Mensonges, fâcheux secrets, abus de pouvoir, hypocrisie, corruption, haine ... et paradoxalement ... leurs contraires, bâtissent un scénario surprenant, voire déroutant. L'auteur nous fait basculer dans un espace temps vertigineux, de l'Allemagne de l'Est des années 80, à la Bolivie ou la Californie de notre société contemporaine ultra méga hyper connectée, où la quête identitaire de Pip s'opère dans un monde en perte d'identité...
Un sentiment mitigé, oui, mais vous l'aurez compris, ne vous arrêtez au point négatif par lequel j'ai commencé, et laissez vous tenter par ce roman à la saveur piquante et impure !

«La stupidité se prenait pour de l'intelligence, alors que l'intelligence connaissait sa propre stupidité.
Comme il s'était avéré facile de transformer l'uranium présent dans la nature en sphères creuses de plutonium, de bourrer ces sphères de tritium et de les entourer d'explosifs et de deutérium, et de miniaturiser le tout de sorte que la capacité à incinérer un million de gens tienne dans la benne du pick-up de Cody Flayner. C'était si facile. Incomparablement plus facile que de gagner la guerre contre la drogue, éliminer la pauvreté, guérir le cancer ou résoudre le problème de la Palestine. La théorie de Tom selon laquelle l'homme n'avait toujours pas reçu de message d'intelligences extraterrestres était que toutes les civilisations, sans exception, se faisaient péter la gueule presque aussitôt après avoir pu envoyer un message dans l'espace, qu'elles ne duraient jamais plus de quelques décennies dans une galaxie dont l'âge se comptait en milliards d'années; qu'elles apparaissaient et disparaissaient si vite que, même si la galaxie regorgeait de planètes semblables à la Terre, les chances qu'une civilisation survive assez longtemps pour recevoir un message d'une autre étaient quasi nulles, car il était trop facile de diviser l'atome. [...] plus le monde durait sans terminer en champignon atomique, moins les gens semblaient avoir peur. De la Seconde Guerre mondiale, on se souvenait de l'extermination des Juifs, voire du bombardement de Dresde ou du siège de Leningrad, plus que de ce qui était arrivé deux matins d'août au Japon. Les changements climatiques faisaient couler plus d'encre en une journée que les arsenaux nucléaires en une année.»

dimanche 15 janvier 2017

La fille sur la photo** de Karine Reysset


Éditions Flammarion, janvier 2017
293 pages

Quatrième de couverture


Quand elle accourt au chevet de Garance, la fille de son ancien compagnon, Anna doit faire face à tout ce qu'elle a cru laisser derrière elle.
Le foyer qu'elle a fui et la place incertaine qu'elle y a tenue pendant dix ans. Son histoire d'amour avec le «grand homme», réalisateur de renom, qu'elle a quitté pour un admirateur plus inquiétant qu'il n'en avait l'air. Les trois enfants qu'elle a «abandonnés», après les avoir aimés comme s'ils étaient les siens.
Les raisons de son départ, dont elle-même a fini par douter, et les traces qu'il a laissées dans le cœur des uns et des autres.
Est-il trop tard pour recoller les morceaux ? Est-ce seulement souhaitable ?

Avec autant de vigueur que de délicatesse, Karine Reysset suit son héroïne dans sa quête d'identité et d'indépendance.

Karine Reysset a 42 ans et vit à Paris. Elle est l'auteur de six romans parmi lesquels Comme une mère, Les Yeux au ciel (L'Olivier, 2008,2001) et L'Ombre de nous-mêmes (Flammarion, 2014).

Mon avis ★★☆☆☆


Tout d'abord merci à Babelio et les Éditions Flammarion pour l'envoi de ce roman.
Je découvre Karine Reysset avec cet ouvrage, et ce fût malheureusement pour moi un rendez-vous manqué. 
L'histoire est simple, ce qui n'est pas un problème en soi; une histoire de famille recomposée, des relations mère/fille, belle-mère/filles, des relations amoureuses compliquées, la douleur d'une séparation, la perte d'un proche, une vie mouvementée ... un roman qui parle donc de la famille, une auto-fiction, un genre que je lis peu, mais la quatrième de couverture m'avait intriguée. 
Cependant, l'émotion n'a pas été au rendez-vous, il m'a manqué un peu plus de profondeur, de fluidité dans l'écriture.
Ce n'est bien entendu que mon avis, ce livre plaira très certainement à certains d'entre vous, plus enclins à ce style de roman.

«Aigrette blanche, pattes immergées dans les champs inondés. Sangliers filant à travers les plaines baignées de soleil. Le temps d’un battement de cils, le paysage qui défile est devenu d’une tristesse insupportable, comme s’il avait brûlé en quelques instants.»

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dimanche 8 janvier 2017

Crue***** de Philippe Forest


Éditions Gallimard, août 2016
262 pages

Quatrième de couverture


Marqué par un deuil déjà ancien, un homme décide de revenir dans la ville où il est né et où il a autrefois vécu. Tout a changé. Pourtant, petit à petit, les mêmes fantômes fidèles s’en retournent vers lui sous les apparences étranges et familières qu’ils ont désormais revêtues. Dans le quartier où il s’est installé, de grands travaux sont en cours. Les immeubles en passe d’être démolis voisinent avec les constructions nouvelles. Autour de l’homme qui raconte son histoire, les signes se multiplient. La demeure où il a élu domicile lui semble comme une maison hantée perdue au beau milieu d’un vaste terrain vague. Il y fait la connaissance d’une femme et d’un homme dont il finit par s’imaginer qu’ils détiennent peut-être la clef du mystère qui les entoure. Le roman vécu se transforme alors en une fable fantastique dévoilant le vide où s’en vient verser toute vie et qui en révèle la vérité.

Mon avis ★★★★★


Magnifique, un vrai coup de coeur pour moi ! Quelle belle langue, quel univers, quelle atmosphère, quelle musicalité ! 
Je suis à contre courant, il me semble, d'après les avis que j'ai entraperçus de ce roman...
J'ai aimé l'écriture fluide, les descriptions vives, pointues et brillantes qui m'ont fait plonger dans ce décor désolé, le fait que l'auteur prenne le lecteur à partie, le suspense que l'auteur entretient parfaitement, les réflexions qui sont nées de cette lecture sur le comportement humain, sur les jugements arbitraires des hommes entre eux, naturels en somme, je crois, par souci d'autoprotection peut-être, sur les impacts des actions des hommes sur la nature et l'environnement.
J'ai aimé le regard que l'auteur pose sur la mort, sur la perte d'un enfant, d'une mère, les sentiments, la douleur, les réactions qui en découlent...j'ai bu ces courts passages, ravivant des souvenirs chez moi et rendant cette lecture douloureuse parfois, mais à la fois si belle. Certains aspects, certaines attitudes que l'auteur décrit ont sonné tellement justes pour moi.  
«Une minuscule contrariété suffit parfois. Tout l’échafaudage mental que l'on a construit au cours de sa vie et qui confère son apparente solidité à la structure de son cerveau semble vaciller. Une petite pièce manque quelque part à l'ensemble qui se met à branler et menace de basculer de tout son long. C'est ainsi que l'on devient fou, le crois. Littéralement : pour rien.»
Enfin, j'ai adoré l'atmosphère irréelle et étrange dans laquelle l'auteur nous plonge, «Il donnait à qui le contemplait l'impression de se tenir devant un paysage qui fût en même temps d'avant la création et d'après la fin du monde.», «Tout paraît faux. Et c'est parce que tout est vrai.», la justesse de l'analyse des comportements humains, quand par exemple, l'auteur évoque l'incrédulité ressentie face à une catastrophe. quand les hommes deviennent spectateurs heureux, jouissant devant un "spectacle" tragique, des hommes qui sont justement comme au spectacle alors que se joue un véritable drame devant eux.
Le narrateur évoque les faits avec distance dans un premier temps, donnant une idée générale de ce qui est entrain de se dérouler, pour mieux ensuite s'inclure dans ces événements, s'y immerger, nous faire partager son ressenti, son analyse de ce qu'il nous a donné dans un premier temps à observer...et, par ce procédé, donne au lecteur l'impression de les vivre aussi.
On pourrait avoir le sentiment de redite, ce ne fut pas mon cas ;-)

Un grand moment de lecture, magique, un pur bonheur, des sensations, des frissons, des souvenirs ... une plongée dans le "fantastique" cycle ... de la vie.
Un grand MERCI M. Forest !
«La terre avait repris sa place dans le monde des hommes. Irrépressiblement poussée depuis des propres profondeurs, elle avait secoué la grande surface de béton et de bitume uniformément étendue sur elle, l'avait craquelée de partout, avait ouvert en elle de vastes déchirures où elle redevenait visible. Comme si la cité avait été écorchée vive et que, là où la peau était partie, apparaissait la réalité vaguement monstrueuse et menaçante d'une chair obscènement exposée. 
Lorsque la vérité se manifeste, le plus souvent elle prend l'apparence de la fiction.
Le temps recommence avec chaque génération nouvelle qui vient au monde et qui considère comme très naturel d'ignorer tout ce qui l'a précédée.
...une terre étouffée sous le béton et le bitume. [...] Elle avait perdu la propriété salutaire qui lui permettait d'absorber les eaux tombant du ciel.
Il n'y a pas de sensation plus étrange que celle qu'il éprouve lorsque ses pas conduisent un homme devant un lieu qu'il a, dans un passé lointain, habité. On voudrait pousser la porte, s'en revenir chez soi. On se demande qui poursuit l'existance qu'on a autrefois menée dans une maison qui n'est plus la sienne, sur laquelle on n'a plus aucun droit, où sa place n'est plus. Facilement, on se figure être un fantôme revenu hanter, invisible, les lieux où jadis il a vécu.
Chacun fait l'épreuve de voir disparaître ce qu'il aime, sans doute. C'est la règle et elle ne souffre pas d'exception durable. Si comblé que l'on soit par la vie, il faut à un moment ou à un autre se dessaisir de tout ce qu'elle vous a donné. Le temps qui passe, la mort qui vient exécutent la besogne. On le sait et on l'ignore. Si l'on y réfléchit, rien n'est plus étonnant que cette formidable faculté d'oubli que mobilisent mentalement tous les hommes afin d'ignorer ce qu'ils savent pourtant. Ils construisent des demeures et accumulent des biens, s'unissent et se reproduisent, constituant tous comme un petit empire à leur mesure qu'ils font prospérer autant qu'ils le peuvent et sur lequel ils se donnent l'éphémère illusion de régner. Mais il leur faudra tout rendre au néant dans lequel, à leur tour, ils disparaîtront enfin. Je n'exprime ces banalités plus ou moins philosophiques que parce qu'elles se trouvent systématiquement méconnues. L'existence l'exige, et c'est très bien ainsi [...].»

mercredi 4 janvier 2017

Petit Piment*** de Alain Mabanckou


Éditions Seuil, août 2015
274 pages


Quatrième de couverture


Jeune orphelin de Pointe-Noire, Petit Piment effectue sa scolarité dans une institution placée sous l’autorité abusive et corrompue de Dieudonné Ngoulmoumako. Arrive bientôt la révolution socialiste, les cartes sont redistribuées. L’aventure commence. Elle le conduira notamment chez Maman Fiat 500 et ses dix filles, et la vie semble enfin lui sourire dans la gaieté quotidienne de cette maison pas si close que ça, où il rend toutes sortes de services. Jusqu’à ce que ce bonheur s’écroule. Petit Piment finit par perdre la tête, mais pas le nord : il sait qu’il a une vengeance à prendre contre celui qui a brisé son destin.

Dans ce roman envoûté et envoûtant, l’auteur renoue avec le territoire de son enfance, et sait parfaitement allier la naïveté et la lucidité pour nous faire épouser le point de vue de ses personnages.

Finaliste du Man Booker Prize International 2015, Alain Mabanckou est l’auteur d’une dizaine de romans dont Verre Cassé (2005) et Mémoires de Porc-épic ( prix Renaudot 2006 ). Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues. Il enseigne la littérature francophone à l’Université de Californie-Los Angeles (UCLA).

Mon avis ★★★☆☆


« En hommage à ces errants de la Côte sauvage, qui , pendant mon séjour à Pointe Noire, me racontèrent quelques tranches de leur vie, et surtout à « Petit Piment » qui tenant à être un personnage de fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle »
Dépaysant, pimenté, joyeux...j'ai été embarquée dans cette lecture, un retour en enfance, dans l'orphelinat de Loango au Congo en compagnie de Moïse ou "Petit piment" qui "tenait à être un personnage de fiction parce qu'il en avait assez d'en être un dans la vie réelle", et d'une myriade d'autres personnages, un regard plein de tendresse porté sur ces enfants orphelins, souvent abandonnés par leurs parents, pour qui la vie n'est pas rose du tout, et nous suivons pas à pas leurs infortunes; il y a beaucoup de chaleur humaine dans la première moitié du roman. Grâce notamment au personnage du prêtre Papa Moupelo, qui amène gaieté et réconfort à ces jeunes enfants.
«Papa Moupelo était un personnage à part, sans doute l'un de ceux qui m'avaient marqué pendant les années que j'avais passées dans cet orphelinat. Haut comme trois pommes, il chaussait des Salamander à grosses semelles - nous les appelions des "chaussures à étages" - et portait de larges boubous blancs qu'il se procurait auprès des commerçants ouest-africains au du Grand Marché de Pointe-Noire. Il ressemblait alors à un épouvantail de champ de maïs, en particulier au moment où il traversait la cour centrale et que les vents secouaient les filaos qui entouraient l'enceinte de l'orphelinat.»
Malheureusement, il m'a manqué de la saveur dans la deuxième partie, j'ai été débarquée ;-) et c'est bien dommage. J'ai eu l'impression d'être passée à côté de cette deuxième moitié ... pas assez de descriptions, des événements trop brefs, la psychologie des personnages peu approfondie ont certainement été la cause de ce débarquement prématuré, alors que la première partie était si prometteuse, remplie de jolies tournures de phrases et d'images, mais aussi d'humour et de poésie qui allégeaient considérablement les tragédies qui se jouaient sous mes yeux ...
«Cela prit à peine une dizaine de minutes pour que le directeur redevienne l'homme que nous connaissions et que nous détestions le plus au monde : le visage verrouillé à double tour, les mâchoires serrées et la moustache en deuil»
Néanmoins, ce roman est riche, l'écriture y est vive, Alain Mabanckou dénonce les effets pervers de la Révolution, les conflits ethniques qui ont cours dans son pays, trop d'ethnies qui veulent toutes gouverner et créent tant de désordres en terre africaine; il est sans concession avec certains représentants politiques, notamment ceux du Parti Congolais du Travail, il évoque les rivalités du Congo avec le Zaïre, on apprend aussi que l'esclavage existait déjà en Afrique, bien avant l'arrivée des Blancs ... 
Une plongée vertigineuse dans la réalité dérangeante, brutale, fétichiste, révolutionnaire du Congo dans les années soixante-dix au moment de son passage au socialisme.
Une aventure humaine, joyeuse parfois, douloureuse souvent qui nous rappelle le triste sort des enfants abandonnés et condamnés à l'errance, à la débrouille et qui luttent misérablement pour survivre.
«Oh, c'était la belle époque, mon petit Moïse ! Rien à voir avec aujourd'hui où l'on mélange politique et éducation des enfants et où l'on considère que les orphelinats sont des laboratoires de la Révolution, et vous autres les cobayes sur lesquels ils font leurs expériences !»
Un sentiment mitigé en ce qui me concerne, et je m'en veux un peu d'avoir décroché en milieu de lecture ... mais à vous de vous faire votre propre avis !
Ma prochaine lecture de cet auteur sera "Verre Cassé" dont on m'a dit tant de bien.
«Papa Moupelo symbolisait la tolérance, l’absolution et la rédemption tandis de Dieudonné Ngoulmoumako incarnait la fourberie et le mépris. L’affection que nous manifestions pour notre prêtre venait du fond de notre cœur et la seule récompense que nous espérions en retour était son doux regard qui nous redonnait du courage là où la mine renfrognée du directeur nous ramenait à notre condition d’enfants qui n’avaient pas eu la chance d’emprunter le chemin normal de l’existence. Les regards qui se posaient sur nous ne mentaient pas : aux yeux des Ponténégrins, “orphelinat” rimait avec prison, et on n’entrait dans une prison que parce qu’on avait commis un délit grave, voire un crime…
Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible.

Les cadavres, ça n’arrête pas ces derniers jours ! Ce matin j’ai encore reçu deux corps si cabossés que j’ai dû ramasser des morceaux de chair depuis la cour de l’hôpital jusqu’à l’entrée de ma morgue. Y a eu paraît-il un grave accident de voitures du côté du rond-point Albert-Moukila, et ces voyous roulaient à tombeau ouvert ! Eh bien, puisque chez moi on n’est pas pressé, ils vont désormais rouler à tombeau fermé !

Alors n’ouvre ta bouche que lorsque ce que tu dis est plus beau que le silence, merde !
[...] alors que les médecins de ce pays se font rémunérer par la sécurité sociale même s’ils ne guérissent pas le malade ! Tu trouves ça normal, toi. Est-ce que tu peux confier une voiture à un mécanicien de ce quartier et la payer alors qu’il n’a pas réussi à la réparer comme il faut ?»

dimanche 1 janvier 2017

L'archipel d'une autre vie***** de Andreï Makine

Éditions Seuil, août 2016
284 pages
Prix littéraires Les Lauriers Verts - Rentrée - 2016

Quatrième de couverture


Aux confins de l’Extrême-Orient russe, dans le souffle du Pacifique, s’étendent des terres qui paraissent échapper à l’Histoire…
Qui est donc ce criminel aux multiples visages, que Pavel Gartsev et ses compagnons doivent capturer à travers l’immensité de la taïga ?
C’est l’aventure de cette longue chasse à l’homme qui nous est contée dans ce puissant roman d’exploration. C’est aussi un dialogue hors du commun, presque hors du monde, entre le soldat épuisé et la proie mystérieuse qu’il poursuit. Lorsque Pavel connaîtra la véritable identité du fugitif, sa vie en sera bouleversée.
La chasse prend une dimension exaltante, tandis qu’à l’horizon émerge l’archipel des Chantars : là où une « autre vie » devient possible, dans la fragile éternité de l’amour.





Andreï Makine, né en Sibérie, a publié une douzaine de romans traduits en plus de quarante langues, parmi lesquels Le Testament français (prix Goncourt et prix Médicis 1995), La Musique d’une vie (prix RTL-Lire 2001), et plus récemment Une femme aimée. Il a été élu à l’Académie française en 2016.



Mon avis ★★★★★


Sublime lecture, un vrai coup de coeur pour ce roman d'aventure et de passion, un magnifique et passionnant roman, servi par une belle plume vive et poétique ! Un très bel hommage à sa Sibérie natale, Andreï Makine nous retranscrit la rudesse et la beauté de la taïga; les descriptions sont envoûtantes. Il nous embarque dans une traque sans merci, angoissante, haletante, pleine de surprises et à la fois, empreinte d'une grande humanité, dans laquelle traqueurs et traqué ne sont pas à l'abri d'un retournement de situation, ou aucun n'est épargné ni par la nature sauvage ni par les protagonistes embarqués dans cette folle poursuite, et dans laquelle l'évadé extrêmement rusé défie la mort à chaque instant.
«J'assume le commandement politique de l'opération, camarade Boutov !»
Le mot «politique» bien appuyé eut son effet : celui qui donnait l'ordre ,'était plus un vague capitaine Louskass mais le représentant du régime et de sa machine répressive. Pour étayer ses paroles, il sortit son pistolet - laissant comprendre qu'il pouvait s'en servir, et pas seulement contre l'évadé.
Boutov s'immobilisa, la bouche ouverte sur un juron retenu. La peur dans laquelle le pays vivait s'incarna dans sa statue vivante : un militaire qui avait défié la mort pendant quatre ans de guerre et qui devenait un fantoche, un simple «camarade Boutov», un de ceux qu'un mot de Louskass pouvait exposer à des mois d'interrogatoires, à des tortures qui laissaient les prisonniers ongles arrachés et dents cassées, à l'agonie sous les glaces du cercle polaire...
Une traque qui prend des allures aussi de «vacances», de détente, de bonheur, des moments libérateurs, de franche camaraderie : «...la camaraderie des hommes qui frôlant  chaque jour la mort, avaient besoin du regard d'un frère d'armes pour se sentir encore en vie.» Andreï Makine fait une allusion très émouvante aux traumatismes dont souffrent les soldats embourbés dans les guerres, témoins de violences trop souvent insoutenables. 
«Cette nuit-là – je le comprendrais plus tard – nous étions au plus près de ce qu’il y avait en nous de meilleur.»
Andreï Makine décortique l'âme humaine; la psychologie des personnages est poussée, il met en scène des hommes confrontés à leurs démons, que nous apprenons à connaître au fil des pages. Il y a Pavel, le narrateur, à qui je me suis très vite attachée, qui fait preuve d'empathie à l'égard de ses coéquipiers et de l'évadé, Louskass, un être saturé de sang, Ratinsky, le premier de la classe, arriviste, attaché à son supérieur ...pour ne citer qu'eux. Et bien sûr, l'évadé, personnage héroïque, connaissant très bien la taïga et ses ressources ...mais je m'arrête là, au risque d'en dire trop et de vous spoiler !

L'auteur s'inquiète aussi pour notre monde, et à travers ses mots très justement choisis, le lecteur ne peut que se sentir concerné...Pavel Gartsev aspire à quitter la méfiance, la trahison, l'agressivité, la perfidie, une «vie démente déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l'obscène vérité des guerres.» ...à retrouver la tendresse, la simplicité d'une vie. Pourquoi accepter les règles du jeu, se perdre dans l'évasion suicidaire de notre monde ... alors qu'une autre vie est possible ?

Merci M. Makine pour ce très beau et émouvant moment de lecture ! Je vous avais découvert avec le Testament français qui m'avait profondément ému...j'ai hâte de vous lire de nouveau.

«Tout autour, dans les camps que cachait la taïga, des milliers d'ombres meurtries peuplaient des baraquements à peine plus confortables que mon abri. Que pouvait proposer un philosophe à ces prisonniers ? La résignation ? La révolte ? Le suicide ? Ou encore le retour vers une vie...libre ? Mais quelle était cette «liberté» ? Travailler, se nourrir, se divertir, se marier, se reproduire ? Et aussi, de temps en temps, faire la guerre, jeter des bombes, haïr, tuer, mourir...Nulle sagesse ne donnait une réponse à cette question si simple : comment aller au-delà de notre corps fait pour désirer et de notre cerveau conçu pour vaincre les jeux de rivalités ? Que faire de cet animal humain rusé, cynique, toujours insatisfait et dont l'existence n'était pas si différente du grouillement combatif des insectes qui s'entre-dévoraient dans les fentes de mon abri ? La «légitimité de la violence», comme j'écrivais dans ma thèse...
Les popes racontent comme quoi l'homme est puni pour ses péchés, bref, l'enfer et le feu éternel. Mais le châtiment, ce n'est pas ça...C'est quand une femme qu'on a aimée disparaît...comment dire ? Oui, elle disparaît dans celle qui continue de vivre avec vous....
Oui, ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s'étonnerait : pourquoi tout cela ? Dans cette belle taïga, sous ce ciel plein d'étoiles. L'adulte ne s'étonne pas, il trouve une explication : la guerre, les ennemis du peuple...
Il faut toucher le fond, Pavel, c'est la meilleure chose qui puisse arriver à un homme. Après ma première année de prison, j'ai commencé à éprouver cette liberté-là. Oui, la liberté ! Ils pouvaient m'envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n'était qu'un jeu et je n'étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n'vais plus ces cartes en main. J'étais libre....
Tout à l'heure, je n'ai pas voulu raconter les combats autour de Leningrad...En fait, notre unité protégeait les civils qu'on évacuait dans les camions, sur la glace du lac. Une soir, j'ai vu un fourgon, avec une cinquantaine d'enfants, disparaître dans une trouée ouverte par une bombe. Le lendemain, la glace s'était refaite et les voitures ont repris leur rotation.... Depuis, je n'aime pas ces récits de soldats. On enjolive, on décrit des exploits et des victoires. La nouvelle génération écoute, puis se met à rêver de sa propre guerre...
Ce que je vis, arrivant là-haut, fut impossible à exprimer. L'infini, le néant, la chute dans le vide...Ma pensée articulait ces mots qui s'effaçaient devant la vertigineuse beauté qui n'en avait plus besoin. Une légère brume voilait l'horizon. L'océan unit au ciel était l'unique élément qui nous entourait de toutes parts. Et le soleil, déjà bas, renforçait cette sensation de fusion, recouvrant tout d'un poudroiement doré, ne laissant pas le regard s'accrocher à un détail. Nous étions, je le voyais à présent, au point culminant d'une petite péninsule et la hauteur du lieu créait cet effet de lévitation au-dessus de l'immensité océanique. 
C'est ça qui fait de nous un troupeau - notre envie de baiser. Ceux qui nous gouvernent n'ont pas besoin d'un fouet, ils nous tiennent par les couilles. Nous avons peur de perdre nos petits plaisirs et, du coup, nous sommes prêts à obéir à n'importe quel salaud ... »